
Il faut de l’eau, de la pierre et du feu – Yannick Haenel/Linda Tuloup

Poursuivant la collaboration débutée avec Vénus. Où nous mènent les étreintes (Bergger Éditions, 2019), poursuivie par La Nuit souterraine (Les Petites Allées, 2023) (dont on trouve le texte et l’image reproduits en première partie de l’ouvrage chroniqué ici), Linda Tuloup et Yannick Haenel nous proposent un troisième ouvrage : Il faut de l’eau, de la pierre et du feu qui vient de paraître chez André Frère Éditions. Celui-ci mêle des textes, des photogrammes et des photographies.
Dans la pâleur d’un petit matin, par la vitre, les arbres défilent. La voiture roule vers un ailleurs improbable, quelque part en Île-de-France. Photogramme couleur. Arbres balbutiés, monde liquide. Ils roulent. Elle filme. Il se rendort.
Le livre ne se prend pas, il s’offre : pages non massicotées, il faut l’ouvrir sans violence. Accéder.

Il y a eu, avant, cette femme nue, en noir et blanc, debout devant l’entrée d’une grotte. Mystère d’un visage invisible.
« Cette femme vous invite. Une gardienne ? Il serait bon d’oublier les symboles, il est temps de descendre en soi-même. »
Ils vont plonger plus tard, après, entrer sous terre puisque la silhouette s’efface. Son corps translucide laisse paraître la pierre. Noir et blanc de la pellicule, sensibilité des textures.
Il faut de l’eau, de la pierre et du feu.
La forêt abrite une grotte secrète, invisible. Ils roulent vers elle, foulent son sol. Sur celui-ci, jonché de feuilles, des souliers dorés. Lumière d’or aussi, matin équivoque : il faut marcher sur des braises luisantes et froides.
« Et voici ce qui arriva :
dans une clairière
où nous attendait un banc,
sous les lourds feuillages
d’un chêne qui tamisait
le soleil de midi,
nous avons rencontré une fontaine. »
L’écrivain se fait poète et conte le voyage, les heures dorées du bois, l’eau fraîche. La femme filme. Déambulation parmi les fougères, l’eau jaillit. Elle boit au creux de ses mains.
Dans les replis incertains de la forêt se cache une cavité, une grotte secrète. C’est ici qu’existe, gravé à même la roche, un sexe de femme.
Il a 20 000 ans.

L’homme et la femme s’immiscent dans les anfractuosités, rampent, passent là, traversent le miroir. Il n’y a pas de lapin pressé, de reine de cœur ou de pique.
La pierre est douce et rude.
L’origine du monde ici, avant Courbet.
Le sexe, trois traits et deux chevaux qui l’encadrent, est là. La main de l’homme se pose presque dessus.
« Elle est mouillée », dit la femme souriante.
Il faut de l’eau, de la pierre et du feu. C’est ici que naît quelque chose peut-être, à la jonction de ces mots, au croisement des talents des deux artistes.
La Nuit souterraine ouvrait le chemin avec sa gardienne tutélaire, mais celle-ci s’étant effacée, les secrets les plus anciens peuvent être dévoilés à celles et ceux qui en sont dignes.
Ce qui se tient à l’écart, à l’abri, depuis ces millénaires ne saurait être trop montré.
Il faut atteindre le feu, passer la pierre, suivre l’eau pour en comprendre, si ce n’est le sens, au moins la portée.

« J’ai pensé :
le sexe de cette grotte veille
sur nous
depuis vingt mille ans »
20 000 années de temps liquide, d’heures silencieuses. Sous nos pieds existe quelque chose d’autre, d’infini, d’immense.
On dit Pachamama, forces telluriques, chthoniennes.
Passeurs, quêteurs, Linda Tuloup et Yannick Haenel ne font pas un récit, mais bien un voyage, une initiation presque chamanique.
Ils ouvrent une porte sur le vertige.
Il s’agit de trois traits gravés à même la roche. Un photogramme couleur. Le temps immobile.
29€


