

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

« Je me souviens… j’avais 12 ans. J’ai vu Alger s’éloigner pour ne jamais y revenir. »
Ainsi parle le père.
La mère est là, allongée dans son cercueil, vêtue d’une robe blanche. Photographie en noir et blanc, pudique, où le visage n’est pas nommé.
L’écume aussi. Les navires qui amènent Grégory Dargent vers ces terres algériennes qui l’habitent, le hantent ; vers les territoires des morts cairotes, l’Irak, vers des pays où la mémoire est autant une joie qu’un fardeau.
Adossée à la rambarde du navire, une femme ; trois images comme des fulgurances, des instantanés de fragilité.

Soleil d’hiver… Et cette question lancinante : quelles sont ces images du manque, du deuil ? Que dire d’un pays qu’on ne connaît pas, d’une mémoire transmise en silence ?
Nostalgie… Grégory Dargent joue du oud, traverse le monde arabe pour y transmettre sa musique et porte en lui un poids infini.
Celui de son père déraciné, celui d’une Algérie qui n’a jamais été la sienne, celui des morts qui ne lui appartiennent pas, celui du deuil de sa mère.
En publiant cet ouvrage, au sein de la collection Halogénure, les éditions Le Mulet nous invitent à suivre une errance. Celle qui prolonge H, le premier ouvrage de l’artiste, qui va plus loin encore dans cet état introspectif, cette mélancolie sans fin.

Une fenêtre ouverte sur rien et un voilage agité par le vent. Le reste de l’image est plongé dans une ombre opaque. Des silhouettes recroquevillées, nues, genoux enlacés : le désespoir comme métaphore. Soudain le surgissement de photographies couleurs : des verts pâteux, rouges exsangues : un minaret dessine sa silhouette. Est-ce cette nuit de guerre où se déversent des centaines de missiles ? Est-ce le souffle brutal de la conscience que rien n’a jamais été et ne sera jamais plus comme avant ?
Des corps allongés, des cités floues aux bâtiments vacillants : les repères disparaissent, il ne reste rien des certitudes, des choses ancrées.
Errance au cœur du monde, là où des chiens psychopompes blanchis de lumière gueulent leur désarroi.
Ce n’est pas simplement de la souffrance, la tristesse du deuil d’avoir perdu sa mère, cette femme aux parfums de cigarette, de café et de vodka.
C’est plus profond, comme une plaie en dedans, une fissure qui fend l’âme.

Grégory Dargent respire un air poussiéreux sous le voile opaque des ciels fuligineux. Il happe l’air, presque suffoquant, parce que tout ça bouscule, chamboule.
Il est parti il y a des années aux portes du désert, là où la France écrasait le désert sous des bombes atomiques. Déjà, il cherchait, il ne trouvait pas. C’était H.
Il poursuit sous la pâleur glacée du Soleil d’hiver.
Il porte aussi bien ses mémoires, ses non-dits, ses violences et déchirures que toutes celles que porte le monde.
Toits hérissés de paraboles, on capte les chaînes d’infos en continu, on interroge les guerres.
Il n’y a pas ici que des humains, mais aussi des morts, des combats et des rires vaincus.
Les bombes ravagent les cités, enfouissent les souvenirs ; des déracinés, il y en a tant qui transmettent eux aussi leurs nostalgies, leurs enfances démembrées, leurs douleurs intimes.
Fuir.

C’est si facile à dire, pourtant, sur le pont du navire, il y a un enfant, poings serrés, qui contemple l’horizon. L’image est aussi belle que bouleversante.
Un homme, tête penchée regarde la côte s’éloigner.
Il prie peut-être en espérant revenir un jour. Il prie peut-être pour pouvoir ramener son fils avec lui sur les rives du pays qui les a vu naître.
Soleil d’hiver pâle ; sphère incandescente et glacée, pleine page. Il n’y a pas de réponse. Pas encore.
45€
