

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

Il y a des traces de pneus imprimées sur le sable rouge ocre. De longs rubans parallèles. Est-ce ici que l’on a roulé sur le corps de Pier Paolo Pasolini la nuit du 01 eu 02 novembre 1975 ? Est-ce ici qu’il a été battu à mort avant que la masse métallique ne l’écrase totalement ?
Gros plan. Sur la plage ensoleillée, on se repose. L’image, carte postale rabâchée, moment convenu, est tachée de coulures jaunes ; elle laisse un sentiment incertain, quelque chose comme une légère nausée. Gwenaël Porte Ianotto marche sur les cendres : celles de la mémoire du réalisateur, celles de son assassinat jamais élucidé.
Errance dans le décor vide d’Ostia. Le livre est paru chez spiaggia_books.
Deux frères se regardent : ici un extrait du film Ostia de Sergio Citti. Étrange histoire d’amour, de luttes et de violences aux contours qui mettent mal à l’aise. Qui a tué Pasolini ? Et pourquoi ? On ne le saura sans doute jamais. Le photographe pas plus que la justice ; lui ne cherche pas à savoir, juste à éprouver, à creuser cet espace, les vibrations qui l’habitent. Il a passé les images du long métrage en noir et blanc. Le temps efface les traces, il ne reste rien du corps de Pasolini, rien de son meurtre. Un sentiment.

« Tout commence à Ostia.
Tout se termine à Ostia. »
lit-on dans l’un des fragments qui accompagnent les images. Aussi : « La plage d’Ostia est hors de l’histoire, et en même temps, elle est l’histoire. » C’est Rome l’Antique, la puissance. Peut-être. C’est aussi Pasolini.
Trois voitures alignées, image recadrée, une carte postale des années 70 ou 80, peut-être. Ici, on s’ébattait dans les vagues, on marchait, paradant dans le soir couchant. Dolce vita un peu factice. Que reste-t-il de la splendeur passée ? Pas grand-chose, une ville sans âme, des touristes encore ; le fantôme d’un homme torturé.
Son dernier ouvrage, Pétrole, a fait une fois de plus scandale. Qu’importe, il vivait avec et Gwenaël Porte Ianotto nous plonge ici ou là dans les méandres de la détestation qu’éprouvait une partie de la société italienne pour l’écrivain.

Fragments. Ostia est un livre-assemblage, un ensemble de feuilles tenues par un élastique noir. Carnet de route, notes, les réponses sont aussi rares que les certitudes. Le photographe éprouve le lieu. Que faire d’autre ? Les époques se superposent, s’entremêlent dans les documents produits. Cartes postales encore, photographies jaunies, salies… Des cabanons de plage avant les parasols rouges et verts et bleus, les vagues. La ville est incertaine sous les coulures.
A-t-on tué Pasolini parce qu’il était homosexuel ? Parce qu’il était politique ? Parce qu’il était simplement lui ?
Les deux frères en gros plan, visages rapprochés, on dirait deux chiens qui se disputent une gamelle.
On ne sait toujours rien. Ostia n’est pas une réponse. Juste une recherche sans fin,
« juste une plage. »

Alors, il faut marcher, guetter, quêter sur la plage sans fin. Un homme ouvre un parasol, il est presque seul sur la rive. Sa voiture est là sous un soleil de plomb. Image noir et blanc. Est-ce que c’est à cet endroit que Pasolini a été torturé de manière abominable ?
Et puis la fin. Et puis la mer. Les vagues déferlent, emportant ce qui fut. Image rouge tirant sur le noir. Sang séché ?
Gwenaël Porte Ianotto n’a rien trouvé. Il n’était rien venu chercher.
35€
