

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

Pasaron, Una distopia franquista.
Il ne s’agit pas d’un livre photographique au sens classique du mot. Ça prend la forme d’un journal, papier fin, grand format (37X26); de ces journaux que l’on achète le matin avant de prendre le train, ou ceux que l’on distribue à la sortie du métro. On les oublie parfois sur les bancs d’une salle d‘attente.
Pourtant, les photographies de Patrick Cockpit qui le composent ne sont pas du reportage, il n’y a pas de texte et l’ensemble est publié par les éditions [Revelatoer].
Cet équilibre formel entre ce qui est ou non, le décor et son envers, place le lecteur face aux contradictions que soulèvent le travail du photographe.
Le ciel est bleu pâle, limpide. Dans la chaleur du midi se dresse un bâtiment aux murs blancs. Sa géométrie parfaite intrigue. Les fenêtres, les volets sont clos. Au sommet trois croix blanches. Église ? Lieu sacré ?

Aucune information ne filtre. Plus loin, peut-être dans le même village, des murs blancs encore, sous le même ciel, des fils électriques. Une construction cubique, porte orange écaillée : Auditorio Municipal.
Les rues sont vides, désertées.
Et c’est ainsi une litanie de lieux sanspersonne, de murs blancs aveugles, de portes fermées. Il ne se passe rien, le silence pèse.
Quel silence ?
Celui des victimes ? Celui de la folie des grandeurs du Caudillo ?

Alors qu’il dirigeait d’une main de fer le pays, le général Franco décida de développer certains territoires semi arides. Trois cents villages émergèrent : constructions modernes, destinées à produire cet « homme nouveau » que bien d’autres dictatures promurent à leur manière. Au tournant des années 70, le pays connu une démocratisation et dû gérer ce passé complexe et encombrant. Entre choix assumé de le mettre en avant et volonté affirmée de le taire, les espagnols oscillent. Dans un ouvrage, No Pasa Nada, le photographe Philippe Dollo montre à quel point le silence nourrit de l’Histoire récente et devient une sorte d’armure destinée à repousser le tragique et l’atroce. Le travail de Patrick Cockpit ouvre une perspective similaire, et très complémentaire.
Ces villages qu’il explore, ce parti-pris photographique entre démarche d’auteur et reportage, pointe toute l’ambiguïté d’un pays face aux errements qu’il a connu.

Les images, ici, sont l’antithèse de ce qu’elles montrent. Murs vides, porte verte close soigneusement, statut de famille, bordure de roseaux : on ne sait jamais vraiment ce qui se trame. L’Espagne voulue par Franco sera blanche, catholique, puissante. Pays d’ordre, à la police brutale, où les syndicats et les partis de gauche sont interdits, tout est mis en œuvre pour que naisse un homme nouveau, le même évoqué par Hitler ou Staline. Mais qu’en est-il vraiment ?
Qu’est-ce qui se trame derrière ces façades silencieuses et muettes, derrière l’apparente banalité ?
Les droits bafoués de toute une population ?
Les fantasmes grandioses d’un dictateur ? Utopies et moulins à vent pourchassés…
Cette objectivité, cette neutralité apparente des sujets, révèle bien plus que des images qui auraient été plus directe.

Pasaron, Una distopia franquista… Une dystopie où le pouvoir légitimait la brutalité comme exercice du pouvoir. Une dystopie qui prit fin mais dont les pouvoirs successifs, qu’ils soient de droite ou de gauche, ne savent que faire.
Reste le silence ; taire et croire que le temps effacera les choses. Pourtant, les photographies sont autant de témoignages, peut-être aussi d’accusations, de ce qui fût. Oublier serait si facile. Mais ces villages ne disparaîtront pas. Les projets fantasques non plus. La mémoire des disparus encore moins.
Le ciel est bleu encore et toujours dans le silence du mitan. Les portes du Salón Cultural sont closes. Ls murs blanchis renvoient la lumière. Il ne se passe rien.
L’image, elle, prend enfin la parole.
Site des éditions [Revelatoer]
12€
