Rozebud – Autoscopie des images – Isabelle Rozenbaum

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©Isabelle Rozenbaum

Rozebud – Autoscopie des images (Les Éditions du Canoë). On entre dans le livre par une image. Une photographie très simple, sur la page de gauche, du dos d’une enveloppe. Elle ne porte pas d’inscription, n’est pas cachetée. En face, une citation du philosophe Günther Anders : « C’est important pour moi, parce que c’est important. »

Autoscopie : procédé par lequel l’image est disséquée, fouillée. Méta-analyse de celle-ci, elle ne doit plus seulement livrer des informations, mais aussi délivrer. L’image ne démontre pas, elle montre. Isabelle Rozenbaum ne se contente pas de regarder, ni même de voir les photographies. Elle les vit.

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Première partie. Voyage au cœur des archives familiales. « Tu tiens à cette photographie. » La narratrice tutoie son interlocutrice. On peut penser à La Modification de Butor et son « vous » lancinant, on peut aussi penser à Perec. Mais, surtout, on peut s’interroger sur la manière dont l’analyse des images conduit nécessairement, non à une distance créée par ce « tu », mais bien à une connivence.
Tenir à une photographie… Ici, c’est une simple scène de plage. Deux adultes. Deux enfants. La quiétude banale des étés sereins. Il n’y a pas eu de tempête et de fracas, note pour elle-même la narratrice-Isabelle.
Et puis, c’est la chute.
Le grand-père Joseph, qui parle en yiddish uniquement, montre. Un livre. Les charniers. L’atrocité absolue. L’enfant-Isabelle n’a que cinq ou six ans. Page de gauche, une photographie de famille, ces images carrées, en noir et blanc, aux cadrages sans grande rigueur, aux sourires un peu forcés. Sur la table, des assiettes, des verres, on s’apprête à passer à table dans une ambiance de fête.
La photographie sera toujours à gauche, le texte à droite.

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©Isabelle Rozenbaum

Isabelle Rozenbaum poursuit sa traque, sa quête. Rozebud. Comme Orson Welles, mais le S est devenu Z. Autoscopie des images. Qu’est-ce qui se cache derrière ces visages, ces mémoires, cette mère un peu normative, ce grand-père qui n’est jamais rentré des camps et que sa femme attend en vain ? Qu’est-ce qui se trame dans les pensées de la photographe ?
Comment vivre avec ce poids : celui d’être juif dans un monde où ses ancêtres ont été anéantis ?

« En examinant cet arbre (généalogique), tu te demandes si tout cela ne relève pas à présent, et au bout du compte, davantage de la légende que de la réalité. »
Isabelle grandit et vit. Elle fait des choix que la société, sa mère, réprouvent. Elle sera photographe, elle ne se mariera pas.
Elle doit vivre avec la tragédie.

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©Isabelle Rozenbaum

La quête, l’enquête de Soi, ne se passe pas de la nécessité de se confronter. « Tu ». Tu est je. Il faut faire avec et se parler. Se dire. Souffrir.
Rozebud – autoscopie des images. Il ne s’agit pas d’un traîneau et la photographe n’est pas sur son lit de mort.
Pourtant, il y a encore et toujours cette nécessité vitale de lutter contre l’effacement.

C’est le grand-père Joseph qui, peut-être sans le vouloir, trouva le moyen que rien ne disparaisse complètement.
Il offrit un Kodak Instamatic à l’Artiste.
Deuxième partie. L’Artiste est née. Elle est là, elle sait ce qu’elle veut, comment voir le monde.
Le « tu » devient « je ». « Je saurais tout de l’Artiste. Elle ne pourrait cacher aucun de ses actes ni aucune de ses pensées. Je la suivrais partout sans qu’elle ne s’en aperçoive. »
Les images basculent sur la page de droite. Elles sont maintenant en couleur. Ce ne sont plus des archives familiales, mais les productions de l’Artiste. Le texte revient à la première personne.

Le monde a basculé.
L’Artiste doute, l’Artiste crée. Parfois, elle vend. Sa vie est celle qu’elle s’est choisie, avec ses creux et ses sommets. Parfois, elle n’y arrive plus. Elle s’enferme.
Qu’importe. Ça germe, ça bouillonne, ça éclot. L’enfance n’est pas digérée, la Shoah n’est pas effacée. Et, contre le cours des choses, quelque chose prend, reprend forme.
Rozebud. Il ne s’agit toujours pas d’un traîneau, d’une enfance enneigée. Orson Welles n’est qu’évoqué.
Et pourtant.
Le Styx a été franchi. Des affres de ce livre ouvert un jour de fête, des corps massacrés, l’Artiste a fait autre chose.
Difficile de dire quoi, du moins de le dire exactement.
Elle a créé.
Elle a vécu.

Ce n’était pas important pour elle. C’était important.

Site d’Isabelle Rozenbaum

Site de Les Éditions du Canoë

24€

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Frédéric MARTIN
Frédéric MARTIN

Frédéric Martin est chroniqueur et photographe. Il publie régulièrement des chroniques de livres de photographies sur son site 5ruedu.fr

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