

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

Short stories about little things est le troisième opus de la collection GRRRiZine éditée par Emulsion (Ben Capponi). L’ouvrage, imprimé en risographie par GRRRISO/Le Minimistan, propose des images de Manu Jougla.
Conçu comme ses prédécesseurs, le livre ne comporte aucun texte, aucune référence, simplement des images qui invitent donc à une forme particulière d’immersion.
Il ne s’agit pas de comprendre, mais plutôt de ressentir. La densité produite par l’impression risographique donne aux territoires explorés une épaisseur, une matière qui éloigne de la « belle » photographie pour amener le regard au cœur des espaces arpentés par le photographe.

Dernière page. Deux enfants encore petits. À gauche, un garçon au sourire à peine esquissé ; à droite, une jeune fille attentive et contemplative. Les cheveux sont ébouriffés, ils portent des vêtements légers. C’est l’été, peut-être. Un moment doux, paisible. Un moment sans importance qui contient pourtant tout.
Des histoires courtes. De petites choses. C’est la mer ou l’océan, des vagues, une grève immense, infinie. Montage, associations, bandes verticales. C’est le même endroit, presque la même image. Pas tout à fait. Juste le temps de cligner de l’œil, de réarmer l’appareil. Déclenchement.
Une autre enfant sur fond noir, elle orne aussi la couverture. Elle saute, en chaussettes. Qui sait où l’action se déroule ? Manu Jougla, sa fille, sa compagne, ses autres enfants ? Et puis… qu’importe. Il y a partout des gamins bondissants, des adolescents qui oublient de mettre leurs chaussures. Dehors, le monde est vaste. Les sommets des montagnes enneigées, la brume. Il faut simplement regarder le ciel et les oiseaux, ceux qui traversent la photographie.
Ce sont des territoires sans nom, sans mot. Ailleurs, une route traverse la forêt. L’infini d’une vie. Découpe du réel, la photographie que produit l’auteur n’est pas celle de l’esbroufe. Elle porte les sentiments, les émotions. Elle choisit de cadrer le même arbre, trois fois, de décentrer à chaque fois ce qui remplit l’espace de l’image, donnant ainsi ce léger vertige, un mouvement à peine perceptible qui aurait dû être oublié.

Dans la lignée de ses prestigieux prédécesseurs, Michael Ackerman, Klavdij Sluban en tête, mais aussi Plossu par cette quête du quotidien, le photographe cévenol ne cherche pas à nous dire ce qu’il voit, à nous l’expliquer à grands traits brouillons et lourds.
Il se contente d’exprimer.
Des petites histoires à propos de petites choses. L’amour d’un père. L’infini des brumes. L’immensité. L’absence de fulgurance.
Il n’y a pas de recherche de la beauté, d’une écriture performative. On ne tente pas ici la prouesse technique, les images léchées et soporifiques. Ce ne sont pas les photographes starifiés qui cherchent d’abord à impressionner leurs spectateurs, reléguant trop souvent en arrière-plan le discours. Au contraire, la pudeur prend le pas. Elle invite à superposer l’une en dessous de l’autre trois fois la même image. Un rocher tout simple. L’océan. La dernière est presque effacée.
La mémoire ne garde pas tout.
L’image le peut-elle ?

Il y a quelque chose de littéraire dans le travail de Manu Jougla. À bien y regarder, sa proposition se rapproche de celle de ces auteurs qui écrivent le rien, l’incertain, le minuscule : Michon, Berlendis, les notes de Bergougnoux. Ici, l’image a cette réalité de l’instant — bandes verticales : paysage de montagne, nuages et, sur la page opposée, le tourbillon de l’écume —, celui qu’on vit intensément, qui nous appartient, mais qui, paradoxalement, s’universalise parce qu’il est montré.
On peut aussi relier Short stories about little things à Trois mers et quatre terres de Stéphane Charpentier et Damien Daufresne qu’ont publiés Manu Jougla et Ben Capponi. Les deux titres insistent sur les sensations, les réminiscences et rémanences, et s’installent dans une non-narration. Le lecteur se fera sa propre histoire par ce qu’il traversera en parcourant les photographies. La différence tient dans la longueur. Le GRRRiZINE, par son format plus resserré, a quelque chose de plus immédiat, de plus direct.
Il n’y a pas de petites choses, ou elles le sont toutes, semble nous dire l’artiste. Il y a juste ce qui est : la vie, l’amour, le vent.
Quelques informations
Tous les livres d’Emulsion seront présents au stand le Mulet, ENSP, du mardi au samedi.
– Lancement/signature du livre à Arles
Vendredi 10 à 17h30 (ENSP, France photobook)
Samedi 11 à 17h30 (ENSP, France photobook)
Les signatures seront conjointes avec les autres livres de la collection GRRRiZine, avec Sludge de Ben Capponi et IDDU de Jean-Pierre Angei.
La mise en ligne de Short Stories About Little Things sur la la boutique se fera pendant la semaine d’ouverture d’Arles. https://www.lestudiospiral.com/boutique
22€
