

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

Faut-il réellement que la photographie raconte quelque chose ? Qu’elle soit porte-parole de causes, de préoccupations, de problèmes politiques et complexes ?
À lire Saving Daylight de Fred Goyeau paru chez EYD, il semblerait que non. Mais attention, ce n’est pas parce que le récit proposé par le photographe-tireur ne se fait pas héraut de luttes ou de phénomènes sociaux qu’il n’est pas le récit de quelque chose de fondamental.Le livre, à la couverture souple, a ce quelque chose de singulier des albums de famille : la main est douce, les pages laissent des blancs aériens. On voyage en remontant une histoire qui n’est ni tout à fait la nôtre, ni tout à fait une autre.

Une fillette est assise, les bras croisés, face à un lit. À sa droite, deux mains un peu ridées posées là, patientes. Les draps, l’ambiance, rappellent l’hôpital. Les tons de l’image sont gris et doux ; les noirs soulignent, dessinent la scène. Je songe un instant aux images de moments fugaces tels que les saisissait Édouard Boubat : un enfant avec un coquillage à son oreille.
Il ne se passe rien. Tout est là. Dans ce rien. Dans cet instant figé. L’enfance, la maladie, le temps s’écoulant. La nécessité de se rappeler.
Dans son texte introductif, Pauline Vermare note cette phrase de Fred Goyeau : « La photographie de famille devrait être obligatoire. »
Vue plongeante. Trois assiettes. Dans chacune d’elles, une tartine de pain de mie grillé. Dans la partie supérieure gauche, une autre fillette, courbée vers la table, dessine. Rien ne la déconcentre. Le monde peut s’immobiliser, les vents se lever, le ciel trembler : elle dessine.

Les heures s’écoulent d’image en image. Il faut sauver les lueurs du jour (Saving Daylight). Garder une trace éternelle de ce qui est mortel.
Une jeune femme, mains croisées devant sa bouche.
La lumière sur des rideaux de dentelle.
Trois enfants au bord d’une rivière.
C’est par son père que l’auteur a appris la photographie. Celle-ci le mènera au métier de tireur, qu’il exerce avec talent, mais elle reste aussi un élément central de sa vie.
Plutôt de son quotidien.
Ce que nous appelons photo de famille, n’est-ce pas juste la photo de tous les jours ? La photo de l’éphémère à l’importance primordiale ?
Un garçonnet dort, suçant son pouce. Un sweat à capuche le recouvre. Il dort comme seuls savent le faire les enfants : sans heurts, dans l’infinie tendresse du jour. Rien d’autre n’existe que ce sommeil. Il n’est que présence dans le dénuement du matelas fleuri.
Le photographe s’empare de ça. Épiphanie.
La joie naîtra plus tard sur les visages à la redécouverte de ce souvenir.
On s’écriera : « Mais si ! Rappelle-toi ! C’était à Paris ! En 2008 je crois. »
Peut-être Fred Goyeau aura-t-il noté la date au dos du tirage. Un tirage de petite taille, qu’on aurait pu imaginer avec des bords crantés. Une date au crayon de papier.

Le photographe est-il un démiurge capable de lutter contre le temps, contre l’effacement ?
Non.
Il est photographe et cette position lui donne un pouvoir tout autre, mais bien plus conséquent : il est le gardien.
Par lui passent toutes ces choses que nous appelons souvenirs, mémoires, passé. Artefacts sans substance, ils se matérialisent.
Une femme nue, de dos, enfile un sous-vêtement, le soleil tape. C’est l’été et on se rappelle Willy Ronis saisissant Marie-Anne dans une posture similaire. Les générations traversent le temps.
La vie se poursuit.
Il n’y a rien. Rien d’autre que ce qui est.
C’est bien l’essentiel.
30€
