

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

C’est une route. Une simple route, presque un chemin de terre, bordée par des plantes hautes, une rambarde métallique enfouie sous la végétation, un poteau supportant un fil électrique. Au loin apparaissent d’étranges structures d’un blanc pur qui tranchent sur ce décor plutôt sombre. Une montagne pelée à l’arrière-plan et, à droite de l’image, une cabane ou une maisonnette que l’œil ne voit presque pas. Le cadrage est large, les noirs et blancs contrastés, comme dans l’ensemble de l’ouvrage. Le paysage s’inscrit dans une globalité sous la lumière dense.
Ici, les traces humaines existent, mais semblent devoir s’effacer face à la nature. On ne sait qui des deux prendra le dessus. Peut-être aucun : l’équilibre se fera.

Avec Terramata, Mathieu Oui poursuit sa trilogie italienne. Ce second volet, consacré à la Sicile, s’inscrit dans un voyage de six semaines, porté par la légende de Colapesce, l’homme-poisson qui soutient l’une des trois colonnes de Messine pour éviter que l’île ne s’effondre. Longeant majoritairement les pourtours côtiers de l’île, son travail s’intéresse aussi bien au lieu en tant que tel qu’aux présences humaines séculaires. Riche d’une histoire multiple, la Sicile contient des traces grecques, romaines, arabes ou normandes. Ce creuset qui infuse les paysages, presque des décors, traverse les photographies, mais aussi le texte — beau journal de voyage — qui les accompagne.
Dans Terramata, un récit se construit. Celui de l’humanité ou d’un territoire ? D’un passé ou du présent ?
Sur un fond de page bleu profond, outremer, ces quelques mots : « Après le tour de la péninsule italienne à travers ses escaliers, voici donc la Sicile et ses colonnes. Pourquoi avoir choisi cette forme architecturale pour fil rouge de mon périple ? »
Je me garderai de donner la réponse que fait Mathieu Oui à sa propre question, mais les colonnes apparaissent sans cesse. Seules, isolées de tout décor, elles se dressent sur un fond blanc, lumière vive des après-midis siciliens. Cerclées de fer pour les consolider, à chapiteaux doriques ou corinthiens, elles ne font pas simplement partie du paysage, elles sont le paysage. Leurs apparitions au gré des pages deviennent presque une sorte de jeu de piste, peut-être celui qu’a mené le photographe durant ses pérégrinations.

De cette quête émerge aussi quelque chose de singulier : la Sicile que photographie Mathieu Oui n’est pas celle des villes, des clichés convenus, de la mafia ou d’un folklore touristique. Au contraire, les paysages évoqués sont ceux d’un temps lent. Ainsi ce sous-bois, si on peut l’appeler ainsi, aux taillis buissonneux, où poussent de vastes pins parasols. Par terre, des ruines, quelques blocs, une petite colonne. Même si le photographe se rapproche de son sujet, il cadre toujours une vue un peu large, générale, comme si l’espace ne pouvait se circonscrire à un seul élément. On imagine ici des pâtres antiques ou des prêtres officiant. La nature n’est pas un tombeau, mais bien le lieu qui donne la vie. L’Homme n’est ici que temporairement, mais les traces qu’il laisse sont autant d’enchantements.
Les errances de Mathieu Oui le mènent là où le temps a un poids, une réalité. Derrière ces montagnes vivent et vécurent des peuples. Ils affrontent bien des dangers. C’est un incendie, un tremblement de terre. Opiniâtres, ils ne cessent de construire, d’habiter. Il faut rebâtir, encore et toujours. Ou laisser au sol une colonne unique. Un vestige.

Parfois leur présence est ténue, presque indiscernable. Un paysage vallonné, au premier plan quelques blocs rocheux, au loin des maisons. Le reste est vide. Pourtant, il y a ces champs, ces prairies, témoins d’une existence discrète. On ne croise jamais d’humains dans les photographies, seules leurs traces : de la colonne à l’autoroute coupant une vallée.
C’est dans les textes que l’humanité s’épanouit.
« Durant mes six semaines à voyager autour de l’île, j’ai régulièrement eu l’occasion d’éprouver le sens de l’hospitalité de ses habitants. »
Ces îliens font cas de l’étranger, de celui qui vient à leur rencontre et s’émerveille devant le décor que leurs ancêtres ont façonné. Une colonne en face des mots, est-ce ce lien qui relie les Hommes entre eux ? Celui que Colapesce s’efforce de maintenir coûte que coûte ?
Le voyage, cette déambulation au cœur de Terramata, la terre aimée, s’achève sur une question posée par Danilo Dolci : « Quel est ton rêve ? »
Quel rêve traverse ces mondes, ces paysages, ces femmes, ces hommes qui bâtirent et luttèrent pour leur survie tout en insufflant la beauté ?
Personne ne le sait. Le livre n’offre aucune réponse. Le devrait-il ?
30€
