Polynésia 66 – Véronique Caye

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©Emmanuel Caye

10 décembre 2024. « Ma peau est un paysage », écrit Véronique Caye. Une photographie cadrée très serrée d’une très légère cicatrice, à peine plus claire que l’épiderme, deux grains de beauté ; l’œil s’égare à la surface. Il y a quelque chose d’un langage secret, d’une rune.

En 1966, Emmanuel Caye, père de l’artiste, se rend, dans le cadre de son service militaire, en Polynésie française. Il effectuera de nombreuses plongées sous-marines destinées à opérer des prélèvements sur la faune et la flore. Mais surtout, il sera présent quand l’armée française débutera ses essais nucléaires.


Bien des années après, il développera de nombreux cancers cutanés. Sa fille aussi, alors même qu’elle n’a jamais été exposée aux radiations. Faut-il y voir une transmission intergénérationnelle ? Quels silences, quels mystères habitent ce passé très présent ?


De cette prémisse, Véronique Caye décide de construire un travail polysémique qui tient aussi bien de l’enquête sociologique, historique et familiale que d’un voyage personnel. Elle se rend en résidence en janvier et février 2025 à Tahiti, puis à Réao, presque au cœur des territoires où son père travailla et où la France testait son matériel nucléaire. Alors que l’armée donnait aux essais « grandeur nature » les noms des étoiles majeures formant la constellation d’Orion, les nombreuses cicatrices la marquant deviennent un fil conducteur, un lien avec celle-ci.


Polynésia 66, carnet de constellations, récit filmique, photographique et scriptural, ouvre bien des questionnements. Que porte la transmission génétique ? Quelle place prendre quand la mémoire personnelle, le récit intime, croisent l’Histoire ?

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©Véronique Caye

Des palmiers saturés de bleu, le paysage s’approche des peintures paradisiaques de Gauguin ; l’image est attendue. Pourtant, peu à peu, elle perd ses couleurs, dégradés de gris, passage en négatif… L’explosion a anéanti la beauté, transformant le monde en cendres.
Film super 8 à l’image tremblée : mémoire de ce jeune homme fraîchement débarqué qui tient en ses mains un animal. Pourtant, de l’omniprésence de navires militaires naît une tension, quelque chose comme une peur sans objet.

Quelques phrases de Véronique Caye entre journal intime et carnet de route. La construction narrative se fait par touches, pas à pas, entre documents d’archives (livret militaire d’Emmanuel Caye, documents officiels déclassés de l’armée), écrits personnels, photographies et films.
L’artiste enquête, dévoile les sentiments qui l’habitent. Les rencontres avec les locaux opèrent. Entre espoirs, échecs et prise de conscience de la réalité nucléaire des lieux, un récit plus vaste se construit dans le récit personnel.

« Soudain, le soleil.
Atome en flamme.
Je vais vers la lumière. »

Et c’est la photographie d’un ciel embrasé par l’astre solaire, écho à un film d’archives où l’aveuglante explosion d’une bombe nucléaire déchire l’air et les yeux.

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Des photographies prises en avion de lagons, de palmiers. Encore une fois saturées de bleu, de ce bleu céruléen qui habite nos fantasmagories. Pourtant, on pressent autre chose, cette tension sourde déjà éprouvée revient. Les poissons prennent des teintes noirâtres, les visages fondent dans l’exagération de la couleur, dans le contraste. Les essais nucléaires, extrêmement nombreux, ont produit des déséquilibres, ont fait naître des bouleversements. Les habitants meurent jeunes, de cancers qui les rongent. La faune, les bénitiers par exemple, présente des taux de radiations bien supérieurs à la normale.

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©Véronique Caye

Véronique Caye, cinéaste d’une certaine immobilité, filme. Elle pose sa caméra dans des non-lieux, face à des moments suspendus.
Ainsi, un sous-bois où une fumée dense, sans flammes, vole. Un brasier, quelque part, couve. Est-ce celui de la maladie qui hante le corps à bas bruit ? La chimiothérapie ? Les radiations ?

Quelques sons étranges, distordus, habitent l’image. Un homme inquiétant se tient derrière un arbre. Vite, il faut quitter le lieu.

En traçant ces points, en filmant, il n’est pas simplement question de suivre le parcours d’un père. Bien sûr, il y a l’histoire, la sienne, avec toute son importance. Mais elle se conjugue avec bien d’autres choses. Ainsi, son propre récit heurte l’Histoire de la République française, de la guerre froide et de la nécessité de se doter d’un arsenal nucléaire. Il se conjugue à l’Histoire coloniale, ces territoires ultramarins dont on a fait nos terrains d’expérimentation sans égard pour ceux qui y vivent.

L’absence de toute conscience écologique, les démarches ubuesques pour se faire indemniser : tout, dans Polynésia 66, carnet de constellations, prend une dimension singulière.
Ce que nous propose Véronique Caye tient autant du récit poétique – quelle poésie dans ses photographies de peau, dans cette référence à Orion ! – que de l’œuvre politique.
La fixité des images de ses films leur confère une force particulière. Sous ces paysages fastueux, de même que sous la peau, le mal ronge les êtres.

« Ce paysage de carte postale n’a pas changé depuis 60 ans et les photographies Kodak de mon père. Je me demande combien d’années vit un palmier : ont-ils connu papa ? Ont-ils connu les tests de l’arme atomique ? »

Embrasement. Les branches brûlent sur une plage à la nuit tombée, les flammes inondent le ciel. Le regard reste fixé, accroché par l’immobilité de la caméra.
Le feu est partout, tout le temps. Grésillement de téléphone portable ou de compteur Geiger ?

Véronique Caye nous a amenés dans sa constellation.

Le film est à voir gratuitement sur le site du musée du Jeu de Paume jusqu’en septembre 2026.

De cette oeuvre ont été tirées des photographies peintes à la peinture phosphorescente qui seront présentées par la Galerie Analix Forever, lors de Art Basel du 15 au 21 juin 2026.

Les travaux de Véronique Caye sont visibles sur son site.

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Frédéric MARTIN
Frédéric MARTIN

Frédéric Martin est chroniqueur et photographe. Il publie régulièrement des chroniques de livres de photographies sur son site 5ruedu.fr

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