

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

« Le malheur, il ne faut pas le crier, surtout pas aux enfants. »
Côtes érodées, l’océan murmure, gronde et déchire les arbres. Des troncs gisent ou se dressent, fendus, épieux acérés ne formant aucun rempart aux vagues.
Le sable. Partout le sable. Peu à peu la forêt a disparu ensevelie.
Arasée.
« La vérité est nue et austère…résister ne sert à rien. »
Le temps passe et l’eau monte. Une photographie : des souches à perte de vue aux racines tentacules inutiles. Elles restent là, posées, inertes. Bientôt la prochaine vague, le sel, le sable, l’enfouissement.
Poétique de la désolation ?

C’est sur l’île d’Oléron que Camille Guichard a pu constater l’érosion des côtes et la montée des eaux. Ce phénomène, amplifié, aggravé par le réchauffement climatique, ne pourrait rester qu’abstrait si un ouvrage comme Ces rivages perdus ne le mettait en avant. Toutefois, le parti-pris de l’artiste n’est pas celui du documentaire. Il ne s’agit pas ici de chroniquer de manière objective et froide, un bouleversement. À l’inverse, il fait le choix de construire une narration où la photographie et la poésie se croisent et se mêlent.
Images aux teintes sépias, format à l’italienne, l’ouvrage se lit, se goûte, surtout se ressent.
Le lecteur emboite les pas du photographe, marche sur l’estran. Des moments émergent.
Une branche morte, quelques rochers ensablés…

Les mots mélodieux s’égrènent dans le ressac, le vent et les cris des oiseaux de mer.
« la mer s’est changée en une autre mer et une autre encore. »
Le temps passe. Nous n’avons aucune prise, pas le moindre pouvoir face à l’inéluctable. Les marées emportent des débris, amoncellent le sable, fabriquent autre chose. Un paysage qui n’est déjà plus celui qu’a connu Camille Guichard, un rivage perdu dans les méandres de la mémoire.
La plage s’agrandit, la côte change son tracé, les vagues se répètent, inlassables. Quelque chose dans ce cycle sans fin nous dépasse.

Malheureusement, les humains ont accentué le bouleversement et se retrouvent minuscules et démunis face à tout cela.
La photographie et les mots proposés ici ne sont pas une vaine lutte contre la destinée, une tentative de se faire croire que nous avons un pouvoir quelconque. Peut-être se rapprochent-ils d’un cri d’alerte, d’un chant du cygne, mais aussi d’un hommage vibrant. Les branches ensevelies, foule silencieuse, nous parlent de ce cycle de la vie, toujours le même celui qui aussi nous verra disparaître.
Rive minuscule, quelques kilomètres carrés tout au plus, la beauté étrange de ces arbres défunts subjugue et tout à la fois questionne notre finitude.
Image de sable. Paysages étranges. Ondulations éphémères. La photographie ne nous dit-elle pas cette vérité : rien ne dure ?

« La mer n’a pas choisi la faucheuse, elle se veut renaissance,
Demande l’arrêt des inconsciences, la fin des sévices
Sachant l’homme incapable de rédemption. »
Bouleversement, mutation, mouvement. L’océan porte la vie. Les espaces arpentés révèlent, dans les images, une dimension secrète, un peu cachée. Qu’est-ce qui se tient à l’écart dans ces troncs écorcés que le sable enfouit : une possibilité ? Un futur ? Une alerte ?
Peut-être tout ça.
Les humains n’apprennent pas toujours de ce qu’ils voient, de l’immuable.
Le photographe contemple, exhume, évoque. Il chante un monde vacillant. Il chante l’océan et sa puissance, le ressac.
Il nous offre, à la fin, un espoir. Celui d’un renouveau, d’une suite, d’une conscience enfin révélée. Peut-être parce que Ces rivages perdus ne prend pas que le parti de la noirceur.
Non, il ne faut pas crier le malheur, surtout pas aux enfants. Il faut leur dire la beauté et les fulgurances qui se tiennent entre les rocs ensablés.
Une exposition personnelle de Camille Guichard est en cours à la galerie Rachel Hardouin (fin le 21/06/2026) / Galerie Rachel Hardouin 15, rue Martel 75010 – 4e étage en entrant à gauche – interphone «15martelrachel» du mercredi au dimanche de 14H à 20H
