

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

Un rideau, derrière la fenêtre l’étendue de la mer.
« de micro-
narrations
pour le dormeur
futur » (Emmanuel Laugier)
Temps énigmatique, le monde existe simple et entier. « La peinture, c’est d’abord de la lumière, la couleur vient après. » écrit Henri Matisse. Dans un salon tendu de toile imprimée, une chaise au dossier rouge ; deux chiens jouent et les bouquets s’évadent sous la mine de plomb. Une femme au trench sombre nous fixe, la bouche durcie. Le monde existe par touches successives, par mouvements.
« L’image est un temps arrêté. » (Sally Bonn)
Anne-Lise Broyer le fixe sur une pellicule et le garde là, dans un geste définitif. La couleur vient après, publié conjointement par les éditions Loco et le Jeu de Paume, revient donc sur trente années d’images.
Mais, loin d’être une simple monographie, l’ouvrage laisse apparaître ce qui anime l’artiste, cette sensation que les photographies sont autant un corpus visuel que des moments baignés de littérature.

Anne-Lise Broyer n’a jamais fait mystère de la relation qu’elle entretient dans son œuvre avec la littérature, de Bataille à Michon. Pourtant, son usage de celle-ci s’avère des plus singuliers.
Loin d’être une tentative un peu facile de retranscrire ce qu’elle a lu, les mots infusent, teintent la matière qu’elle travaille.
C’est d’abord la lumière. Une lumière diffuse, celle des moments entre douceurs et intranquillités. Les formes, les lieux, les êtres ne sont plus exactement eux. Un instant, ils se figent.
Une chaise au cannage déchiqueté.
Le globe d’un luminaire.
Des masques.
Il est presque impossible de mettre en mots ce qui apparaît. C’est un vernis, une craquelure. Des lignes de Vies minuscules, les descriptions de Balzac, l’inquiétude de Pessoa. Une lumière de brouillard, des sourires infimes, des heures immobiles. Réminiscences de ce qui fut, les textures se mêlent.

Comme l’on peut prendre plaisir à suivre un récit de manière morcelée, savourer des choses déjà lues, on peut parcourir La couleur vient après. S’arrêter. Revenir quelques pages en arrière. Chercher, dans la somme conséquente, une image déjà vue – un moment déjà connu. Parcours sans but, quelques grâces, des étrangetés…
Faut-il être lecteur pour apprécier ces moments suspendus ?
Tout ne s’arrête pas là. Par quelque état proche de l’hypnagogie, Anne-Lise Broyer invente un monde. Il n’y a rien de bien différent du nôtre, des lieux connus, un buisson en fleur ou des silhouettes à la fenêtre, pourtant tout est à quelques centimètres de la réalité. Du léger décalage naît un vacillement.
C’est là que tout prend sa source, qu’elle nous donne à voir un flux. Marcher de brumes en mers basses, croiser des regards, des livres et du givre. Le fantôme d’Hopper n’est pas si loin. Le quotidien, le banal s’affranchissent d’une narration trop évidente, prenant des atours fantomatiques.

La photographe a bâti, patiente, son œuvre. Un territoire où elle se construit autant qu’elle se réfugie. C’est un lieu où l’on se perd. Où l’on prend plaisir à se perdre.
Parce qu’il porte la délicatesse.
Parce que le temps ne ressemble plus à une horloge.
Déambulation, vagabondage, les valses, l’amour, le désarroi.
Le livre est refermé. Reste un sentiment diffus : mélancolie joyeuse, inquiétude sereine, les craintes qui n’en sont pas.
Reste aussi le plaisir, celui d’avoir déambulé dans cette fête sans bruits, dans ces pays sans nom.
Celui d’avoir redécouvert l’œuvre d’Anne-Lise Broyer.
35€