Los Pasos de la Memoria – Pía Elizondo

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©Pía Elizondo

« PARA TI, CIUDAD, […] »
Pour toi ville. Pour toi ma ville.
Contre-plongée. Le monde se démultiplie, prend des allures infinies.
Sur le sol traînent une pince à crochet, des chevaux en plastique, des peignes. Totems singuliers. Les chiens jettent leurs regards obliques. Psychopompes, ils aboient au ciel. Les pas des adultes foulent le sol. L’enfant observe, lève des yeux incertains. La ville est immense.
Énorme.


Les hôtels s’exhibent.
Robe piquée de points noirs, doigts comme une incantation. Cheval de bois. Mémoire, la mémoire s’échappe. Vieillard digne, habillé d’un costume et de lunettes opaques. Il inspire autant la crainte que le respect.
La ville n’est pas la ville.
C’est un organisme. Un Léviathan.
Un être polymorphe.


Pour toi ma ville aimée et redoutée.

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C’est en marchant sans but dans sa ville, Mexico DF, entre 1994 et 2003, que Pía Elizondo a photographié le corpus qui constitue son ouvrage Los Pasos de la Memoria. Paru chez Blacamán, il est accompagné des mots du poète Francisco Hernández.
La ville est un sujet récurrent en photographie. De Sergio Larraín à Dolorès Marat, ils sont nombreux les photographes à avoir construit un travail autour d’une cité. Pourtant, le récit proposé par Pía Elizondo n’est pas tant celui de la ville que le sien.
Mexicaine, elle s’empare plus de ses propres sensations, de réminiscences enfantines. Los Pasos de la Memoria devient, dès lors, un voyage à rebours. Un retour dans le passé, dans l’enfance, sa magie et ses craintes.

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©Pía Elizondo

La marche agit ici comme un révélateur. Le surgissement advient sans préméditation au hasard d’une rue, d’un moment, d’une lumière. Les photographies au noir et blanc dense, charbonneux, offrent des cadrages assez particuliers ; il ne s’agit pas ici de vues générales, de plans larges. Bien au contraire, l’image resserre le point de vue. Les détails émergent. Des fragments de réel découpés.
Ce qui apparaît est autant la réalité que des choses fugaces. Sensations encore. Souvenirs parcellaires. Agissant ainsi, la photographe fait plus appel à l’en-dedans qu’à l’extérieur du regard. Des jambes de femme. Un vieil homme barbu. La main d’un mannequin de plastique. Une autre piquetant de la glace. Des mains encore. Le regard monte presque toujours.
Une tension inquiète s’installe.

Ça aurait pu être n’importe quelle ville, mais ça ne pouvait être que Mexico. Voilà ce qu’imprime l’ouvrage. N’importe quelle ville parce qu’au fond, le lieu n’a pas d’importance. Mexico parce que c’est ici que se passa l’enfance.

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©Pía Elizondo

Les craintes et l’émerveillement se disputent les images. Il y a du merveilleux par instant. Un avion qui décolle. Des ombrelles de papier. Une robe de princesse en devanture. Puis l’étrange et l’effrayant se faufilent. L’enfant ne sait pas où donner de la tête, mais sent qu’il y a comme une impossibilité à être au lieu.


Le temps se suspend. Les images de Los Pasos de la Memoria rompent avec le flux du moment.
C’est à cet endroit exact, dans cette rupture entre l’époque et la mémoire, que se tient le récit.
C’est rare. Précieux. Parce que dans l’intervalle prend naissance autre chose. Quelque chose approchant de la réalité teintée de magie. Je ne peux m’empêcher de songer à Mystère et Mélancolie d’une Rue de Giorgio de Chirico en regardant les images. Ou à certains passages d’Enfance de Nathalie Sarraute. La bizarrerie, la tension…


Pía Elizondo nous emporte dans un autre registre. Elle ne raconte pas la ville. Elle n’en parle pas. Elle la vit.
Cette existence devient autobiographie. Tous les possibles sont là, le vrai et l’illusoire.
Magie des moments, effroi des situations.

Il ne reste rien. Et tout. La boucle est close.
On quitte Mexico. Los Pasos de la Memoria se referme comme on quitte sa patrie.

Site de Pía Elizondo

Pía Elizondo est membre de l’agence Vu’

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Frédéric MARTIN
Frédéric MARTIN

Frédéric Martin est chroniqueur et photographe. Il publie régulièrement des chroniques de livres de photographies sur son site 5ruedu.fr

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