

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

Nous avons tous au cœur les souvenirs d’un lieu, d’une époque, ainsi que des personnes, odeurs, saveurs s’y rattachant. Pour Jean-Luc Feixa c’est un petit territoire de 3 km2 coincé entre Garonne et Pyrénées où il vécut des moments magiques d’enfance.
Hunt, fanzine photographique publié par Pamuk Éditions et maquetté par le Studio Dirk (Mathieu Van Assche et Simon Vansteenwinckel), reprend ce lieu pour en faire l’espace des possibles.

En page de gauche une photographie noir et blanc de paysage. En page de droite une photographie sur fond noir de cartouche de fusil usagée.
C’est d’abord un canal aux berges herbeuses qui s’étire dans l’infini du jour qui se lève. Les brumes affleurent. Puis des arbres bordant une route, platanes centenaires. Dans le matin pâle, la campagne humide dégorge son eau. Par terre, totems minuscules, les enveloppes vides ont déchargé leurs projectiles. Elles sont vertes, bleues, jaunes ou violettes ; au loin, les routes serpentent entre des bosquets où gîtent les lièvres et les perdreaux.
C’est un temps suspendu, une époque de peu où les enfants suivent leurs oncles à la chasse.

Les territoires que revisite le photographe sont tout aussi bien physiques que mentaux. Ici, dans ce coin de Garonne, dans ces terres d’automne, renaît ce qui forge le passé. Les heures d’enfance, les souvenirs pleins que le temps enjolive, la délicatesse des moments suspendus.
Hunt ne se contente pas d’explorer. Le fanzine part en quête d’une mémoire en lui accolant la cruauté poétique des cartouches. L’association singulière crée un paradoxe : comment se rappeler ce qui fut à partir de quelques objets dont l’usage est de tuer ? Que garder ? La poésie de l’enveloppe plastique au nom singulier ? Les routes embrumées ? L’eau ? Les arbres noueux ? Et que dire de ce qui s’est passé ? Que dire, au fond, d’autrefois ?

Il n’y a peut-être, de manière très simple, rien à dire et tout à ressentir. Parler trop fort, trop haut effraye le gibier, dérange l’ordonnancement délicat du monde. Au contraire, chuchoter les mémoires, murmurer les longues marches, les montagnes comme écrin, les sons, la chaleur, le vent.
Puis se taire. Attendre qu’affluent les fragments.
Voilà ce qu’est le souvenir.
En préface Jean-Luc Feixa évoque Proust, les madeleines ; la mélancolie du passé revient à partir de riens, de bribes aussi dérisoires que celles qui peuplent les pages de l’ouvrage. Nous avons tous, toutes, ce petit fragment qui nous plonge dans les méandres de nos vies passées. C’est une cartouche violette, des vaches dans la brume. C’est aussi le fichu d’une grand-mère, une porte de bois lardée de clous, une pendule. Tant de choses infimes, pour ainsi dire insignifiantes, qui malgré tout poussent en nous une bouffée de nostalgie.

La mémoire a ses propres exigences, ses labyrinthes auxquels nous n’avons guère accès. Mais elle porte en elle des effluves, des songes, des mots qui nous sont si précieux que les oublier revint à mourir.
C’est de ça dont parle Hunt. Pas seulement d’un territoire de 3 km2. Le livre raconte que tout a son importance, que de tout, nous pouvons faire récit. Demain, sur une planète à l’agonie, les paysages seront bouleversés, la chasse sera oubliée et les animaux sauvages ne peupleront plus que les pages des livres.
Pourtant, Jean-Luc Feixa aura apporté aussi son hommage à ce monument immense et sans fin du souvenir.
Ce sont juste quelques cartouches vides, des brumes évanouies.
Pourtant, elles continuent l’humanité, elles perpétuent le monde.
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