

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

« J’ai vu les étoiles, comme jamais avant. »
Les Wampas – Twist à Chicoutimi
Le punk est galvaudé. L’écriture punk aussi. Il est au rayon des supermarchés, provocation de surface ; il se vend par barils de 10 kilos sous les lambris des défilés de mode.
Le punk est mort entre 1977 et des revivals sans âme.
Pourtant, non, punk’s not dead. Il revit sous la plume d’Elsa Ferry et son roman Baramine, paru aux éditions Solarium.
Il y a Maud. Il y a Jesse. Il y a aussi Grand Fred, Félix. Les paumés d’un monde qui n’est pas le leur. Ils zonent, se défoncent, picolent, vivant une vie inadmissible et qui pourtant est la leur.
« Pique-nique dans un ravin »
L’âme de Maud est passée à la toile émeri du désespoir, raclée jusqu’à l’os par le souvenir de Bobbo. Souvenir ? Non. Poison amoureux hantant ses jours, ses nuits.
« Une petite agonie et au lit ! »
Elle n’en peut plus d’avoir l’esprit écartelé, d’être ainsi échevelée de désir impossible.
Chagrin d’amour transperçant, vrillant.
Rien ne peut y faire.
Si. La baramine. Personnage des personnages, c’est l’objet doudou, le gris-gris qui soignera les névroses. Pas de transfert, non, juste une barre de fer bleue aux pouvoirs mystiques pour peu qu’on lui en prête.
Jesse a une idée, une de ses idées loufoques, dingues et géniales : retrouver Bobbo, le tabasser à la baramine, sauver sa pote Maud, cette demi-sœur qu’il veille et qui le veille. La rédemption par le fer.
Mais où est Bobbo ?
Un départ de Lille pour Paris, de Paris pour Chicoutimi, et vice versa. On croise des squatteurs dignes, des skins laids, des Québécois gueulards.
Ça virevolte et se perd dans les méandres de la rivière avec un chaman cinglé. Bobbo est un mirage, un fantasme fantoche qui se fait attendre. Un Godot de pacotille semant sur sa route des traces dégueulasses.
Et Maud et Jesse empruntent des chemins sans fin, des routes barrées. Restés à Lille, Félix et Grand Fred se sevrent et se défoncent ; l’un finance les errances, l’autre guette la chute et la prévient.
Un petit monde.
Des êtres dérivants et s’accrochant pour se retrouver.
Catharsis ?
Difficile de résumer Baramine : à trop vouloir synthétiser les idées, on en perd la saveur. Autant goûter les mots, la langue, ce qui habite ces pages denses de malheur, d’un espoir cloué.
« Rapt d’âme. »
Il faudrait pouvoir tout dire des mots d’Elsa Ferry… mais ce serait trop.
Elle écrit comme Motörhead chante : vite, incisif. Ses mots taillent, tranchent, coupent.
« Love me like a reptile « braillait Lemmy.
Un reptile, Bobbo, que l’autrice nous dépeint dans les non-dits, les demi-teintes de murs lépreux.
Parfois, une échappée réflexive, un mouvement poétique. Des interludes nommés Abrasif. Puis ça reprend, accélère. Un morceau en trois accords, la rage qui tient le corps, ça sonne électrique comme Johnny Thunders.
C’est brillant comme une ceinture cloutée et, surtout, c’est juste.
Oui, Baramine est un roman punk, un vrai. Parce qu’il fait voyager des losers et que la loose n’est pas une posture. Parce qu’il interroge ce qui nous fracasse et nous écharpe : l’amour, la drogue, l’alcool, la vie.
« Jesse et moi jouons dans la seconde catégorie, celle des danseurs de corde à flux tendu. »
Maud et Jesse n’ont pas la finesse, l’indolence facile des salons. Ils préfèrent les bars poisseux, les rades formica et les hurlements écorchés de Johnny Rotten.
Être punk : vivre et vivre encore, accepter d’avoir l’âme rayée. Perdre et s’en foutre, mais perdre avec beauté. Être punk : passer les douanes avec une baramine bleue reconvertie en objet d’art.
18€