Tu es le Monde – Matis Leggiadro

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©Matis Leggiadro, CRI, 2021, série Le Vent des Autres, photographie numérique

« Regarde la vague monter sur l’immense boulevard. »
Il est l’auteur, le Prince à la tour abolie. La sienne est bleue. Sur les boulevards lyonnais, il erre et convoque des mémoires, des êtres.
Tu es le Monde. Tuer le monde ? Voici le premier roman du poète-critique Matis Leggiadro (éditions Solarium), voici des mots comme un lancinant parcours, un voyage là où se tiennent les souvenirs.

« J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges. » (Rimbaud, Une saison en enfer).

Matis Leggiadro contemple aussi ses propres vertiges, ses vestiges ; cet abîme de choses vues, lues, sues.
Alors arrivent ceux qui l’accompagnèrent peu ou longtemps. Ils sont innombrables, mais des figures émergent : Roger, Paul, Ali, Marina, Père, La Soliloqueuse, Georges, Avila, L’Amie de la Comédie, Martin, Eugène, Albert. Boucle sans fin des mémoires, des vacillements.
C’est une femme aux jambes marbrées chutant lourdement. Un père ombre de vent, un ami d’ami, un amant trahi, un corps suicidé. Ils sont parias flamboyants, égarés dans les replis de la ville, témoins silencieux des effondrements et des beautés insanes.

Un relent, parfum d’intranquille, passe dans le courant d’air des bords du Rhône.

Tu es le Monde.

Tu es tout ce qui te construit : le bon, le mauvais, les heures noires, les livres sans fin, la violence, l’amour…
Tu éprouves l’odeur des cigarettes, le goût d’un verre de vin trop grand. Et puis le monde. Surtout lui.

Matis Leggiadro puise, épuise, ce qui l’a construit. On ne peut lire son ouvrage comme une simple recension, un vague récit autobiographique.

Au contraire.

Il y a ici quelque chose entre Pessoa et Chateaubriand. Du premier, l’incertitude de vivre, de devoir continuer malgré les coups du sort, les amitiés bâclées, les morts qui jalonnent le parcours. Cette faculté à se placer au centre pour ensuite multiplier les narrations, les personnages.
Les voix.
Du second, cette verve incroyable, cette volonté de dire malgré tout, de convoquer les figures du passé. Écrire depuis cette Tour, ce lieu d’observation, de repli.

« J’ai plus de souvenirs que si j’avais vécu mille ans », écrivait Baudelaire.

Matis aussi en a des souvenirs, des milliers, qui l’habitent et l’étreignent. Il n’a pourtant pas mille ans non plus.
Écrire du roman avec la ferveur poétique, des phrases denses et riches. L’œuvre, peu à peu, se bâtit. Dans son précédent recueil poétique, Avenue de la Béatitude, l’auteur prenait le parti de narrer une partie de sa vie parisienne. Les amitiés des nuits furtives et éclatantes, les pertes, les ruptures et les rencontres.
Ici, il remonte plus loin, à ses années lyonnaises, change la forme, garde le fond, le style entre hermétisme et flamboyance.

« Toutes mes Misères gagnèrent la stratosphère, tête baissée sur l’incroyable destin de leur mistoufle : une mort sans masse, un mort en corps. » Élévation, chute, splendeur et déchéance : c’est la préciosité reliée à l’argot, le glissement sémantique. La réalité aussi face au réel des disparus, des chutes.
Années de construction, d’apprentissage, de devenir soi. En ces territoires, avec ces gens, la conscience d’être le monde, d’être nourri et heurté par celles et ceux qui nous entourent, naît.
Il faut les réunir, dans un vaste banquet, sur les pages d’un livre pour les accepter, les décortiquer, les comprendre. Se comprendre.
Puis, les congédier, ne garder que la substance de tout ça, le magma primordial.
Un seul verbe : Être.

Matis Leggiadro contemple et vit. Il est là dans sa Tour Bleue, aux avant-postes des existences, acteur-spectateur de sa vie.

Tu es le Monde.

Il faut tuer, puis renaître et faire renaître. Ordalie de mots, de phrases, avalanche de ce qui fut.
Rien ne résiste à l’examen.
Le souvenir n’en est plus un, il est la vérité.

Site de Matis Leggiadro


Site des éditions Solarium

14€

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Frédéric MARTIN
Frédéric MARTIN

Frédéric Martin est chroniqueur et photographe. Il publie régulièrement des chroniques de livres de photographies sur son site 5ruedu.fr

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