Aux Ombres – Simon Vansteenwinckel

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©Simon Vansteenwinckel

L’histoire récente des Indiens d’Amérique s’est construite sur la spoliation, la violence et le meurtre. L’arrivée des colons européens marque pour les peuples natifs non le début de quelque chose, mais bien la fin.
Fin de la tranquillité, de la liberté, trop souvent fin de la vie.
Parmi les violences perpétrées par ce qu’il faut bien appeler des envahisseurs, Wounded Knee reste une des plus tragiques. Le 29 décembre 1890, après avoir été désarmés, les membres de la tribu Lakotas (Sioux) qui cherchaient à joindre Red Cloud à Pine Ridge avec le chef Si Tȟáŋka (Spotted Elk) (renommé Big Foot par les Américains) furent massacrés à la mitrailleuse. Big Foot y perdra la vie. La majorité d’entre eux étaient des femmes, des enfants.

350 morts lors d’une bataille qui n’en fut pas une.
Un exemple de plus de ce génocide silencieux que commirent les colons occidentaux sur les terres amérindiennes.

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©Simon Vansteenwinckel

Chaque année, les descendants de cette tribu organisent, au mois de décembre, une marche de 450 Kilomètres, durant quinze jours, entre Dakota du Nord et du Sud, pour rallier Wounded Knee. Au-delà de l’aspect mémoriel, c’est aussi un moment important de transmission. Surtout, c’est l’affirmation d’une nation en tant que telle.

Le photographe belge Simon Vansteenwinckel, après avoir découvert des images de Guy Le Querrec réalisées dans les années 1990 et consacrées aux Lakotas, a décidé d’aller à la rencontre de ce peuple lors de marches qu’il a accompagnées. Son essai visuel documentaire, Aux Ombres, a fait l’objet d’une publication aux éditions Lamaindonne. L’ouvrage a été couronné par le prestigieux prix Nadar Gens d’Images en 2025.

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Des Indiens chevauchent à travers la plaine herbeuse. Si ce n’est quelques artefacts contemporains, l’image aurait pu être prise il y a un siècle ou deux. Le peuple sioux marche vers son destin. La neige peu à peu envahit les prairies. Des hommes consultent la glace avant de traverser une rivière. Parfois, la modernité surgit. C’est un panneau de basket, des pylônes. Un homme tente de faire sortir un cheval rétif d’un van. Les Indiens sont là, chez eux, dans un monde gelé. Un enfant sourit au photographe. Le temps passe. On devine le froid, les -20 degrés qui percent les vestes, glacent les mains. Qu’importe, ils avancent, opiniâtres.

Vers Wounded Knee. Vers un passé terrible.

Simon Vansteenwinckel, comme dans ses précédents ouvrages ( Döppleganger par exemple, en compagnie de Manu Jougla), travaille sa relation à l’humain. Ses images portent sa marque. Graphique déjà, avec ce noir et blanc charbonneux, épais et granuleux. Morale ensuite. L’auteur de Platteland ou de Dominance a un véritable attrait pour l’Homme. Mais évitant une curiosité un peu malsaine, un regard blanc, condescendant, il préfère aller chercher en l’Autre tout ce qui fait de lui son semblable.

Suivre ces chevaux indiens, tracer ces mémoires, voilà son projet.

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©Simon Vansteenwinckel

Des photographies, je remarque une chose : leur pudeur et leur distance. L’auteur ne se complaît jamais dans une forme de misérabilisme, de morgue un peu hautaine. Loin des dirigeants américains, loin de ce que véhiculent les médias, les autochtones prennent ici toute leur place. Ces chevauchées sont l’occasion d’une transmission. Les plus anciens, les plus aguerris offrent aux plus jeunes une échappée, un moment fort en dehors de la misère. Parce que la réalité des peuples indiens est celle-là : la pauvreté, des réserves sans eau ou électricité, le chômage, l’alcool et la drogue. La plupart des photoreportages s’attardent d’ailleurs sur ce versant. Celui de la déchéance.

Historiquement, l’Indien est perçu comme un danger. Depuis les films de John Wayne jusqu’aux spectacles de Buffalo Bill. Farouches, violents, les blancs devaient le combattre. J’ai été bercé par cette légende qui reste d’ailleurs tenace. Ma culture d’Européen s’est nourrie, malheureusement, de ça. De ce qu’il faut bien appeler des clichés.

La pauvreté est réelle, la cruauté ne l’est pas.

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©Simon Vansteenwinckel

Aux Ombres balaye ces deux aspects d’un revers de la main. Le premier n’est pas ignoré de Simon Vansteenwinckel. Mais il a pris le parti d’aller contre. De montrer ce qui fait la grandeur, la beauté et le courage des Lakotas du XXIe siècle. Ce sont des cavaliers émérites. Courageux, ils bravent le froid, l’immensité, mais aussi leurs propres conflits intérieurs, pour perpétuer un souvenir qui ne doit jamais être effacé. Ce faisant, ils luttent contre la toute-puissance des gouvernements fédéraux successifs qui résument la spoliation des terres à une simple histoire d’argent.

Les tribus visent à renverser le cours des choses.

À bouleverser l’inéluctable.

Il n’est pas admissible que les peuples indiens souffrent sans fin. Chaque marche prend dès lors une dimension politique. L’Indien n’est pas ce monstre sanguinaire que dépeignait Hollywood. Pas plus qu’il n’est un frein face à la conquête de l’Ouest.

Ils étaient là les premiers. On l’oublie trop souvent.

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©Simon Vansteenwinckel

Un Indien avec un téléphone portable, un autre avec un Stetson. Des hommes en doudoune chevauchant. Des Pick-up, des enfants portant un sweat-shirt Nike : tous sont membres de l’Amérique moderne semble clamer le photographe.
Ils ne demandent rien de plus qu’un regard sur eux, la prise en compte de leurs souffrances passées et présentes. Ils veulent simplement vivre comme des êtres humains à part entière. Alors que le photographe est de ceux dont les ancêtres auraient pu coloniser le continent américain, il évite le regard du colonisateur. Il prend une posture différente et s’ouvre à ce qui singularise l’Autre. Ce faisant, il devient un passeur humble.

Aux Ombres, dont une partie des recettes sera versée aux Lakotas, est essentiel. Il marque, à sa manière, la fin de la domination.

Site de Simon Vansteenxinckel

Site des éditions Lamaindonne

46€

La série est exposée actuellement à L’Enfant Sauvage à Bruxelles.

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Frédéric MARTIN
Frédéric MARTIN

Frédéric Martin est chroniqueur et photographe. Il publie régulièrement des chroniques de livres de photographies sur son site 5ruedu.fr

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