Une fable égyptienne – Sandra Guldemann Duchatellier

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Avec Une fable égyptienne, livre photographique paru chez Process Éditions, Sandra Guldemann Duchatellier plonge dans l’histoire familiale, celle des Sednaoui. Cette famille, chrétienne melkite, fuit la Syrie à la fin du XIXe siècle pour se réfugier en Égypte. Au fil des années, elle s’enrichit devenant puissante, respectée, privilégiée. Mais l’arrivée au pouvoir de Nasser marque un tournant décisif. La famille quitte le pays que ce soit pour le Liban pour une partie d’entre elle ou dans le cas de la mère de Sandra, la France en 1961, où elle suit son mari.

Il ne reste dès lors que des fragments, des oublis, des silences qui peu à peu s’effacent.

C’est par la mère de Sandra que le récit renaît.
Celle-ci, âgée, perd peu à peu ses repères avec le présent, avec le réel. Sa mémoire la ramène à ses jeunes années égyptiennes, une époque bien différente. De discussions en souvenirs, un fil se noue entre les deux femmes qui pousse la photographe à partir en Égypte en quête des lieux, des sensations que leurs conversations font remonter. Des cousins installés au Liban lui donnent aussi des archives familiales, des photographies d’autrefois qui deviennent le terreau de ce conte.

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C’est Le Caire, mégalopole aux portes du désert.

Une pyramide, un homme à dos de dromadaire, un chien : en ce lieu des millénaires d’histoire se croisent, se heurtent et se rencontrent.

« … à cause de toutes ces fables, peut-être, je voulais construire la mienne… »

De vieilles images, un peu passées, fragiles ; des scènes ordinaires de rue, un homme s’apprêtant à se marier, des enfants, la joie est là, simple et lumineuse. Elle émane d’hommes et de femmes à la vie belle et européanisée. Parfois, d’autres photographies : des ruelles, des portes, des lumières, beaucoup de lumières. Passé et présent se croisent. On ne sait qui sont ces gens mais ils paraissent sereins. Il ne s’agit pas de l’Égypte des bidonvilles, de la pauvreté populaire. Non, la fable est tout autre. Les femmes, les hommes se rêvent peut-être en stars ? Parfois, on croirait croiser Greta Garbo ou Clark Gable. On conduit des voitures de marque, américaines ou européennes. C’est un monde un peu clos dans le monde, celui d’une famille bourgeoise bien installée.

C’est la légende dorée de la famille Sednaoui.

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©Sandra Guldemann Duchatellier

Sandra Guldemann Duchatellier note en exergue de son livre ces mots de Edward W. Said : « Toutes les familles inventent leurs parents et leurs enfants leur attribuent à chacun une histoire, un caractère, un destin, et même une langue. »

L’enfance de celle-ci est marquée par l’orientalisme paternel, jamais remis en question, par le souvenir de la splendeur familiale. La rupture de l’exil, le passé que l’on tait, les ombres de la mémoire sont autant de non-dits.  Or, Une fable égyptienne devient le palimpseste d’une nouvelle histoire. En confrontant ses propres images à celles héritées de sa famille, en reprenant les mots de sa mère, quelque chose de différent se tisse.

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©Sandra Guldemann Duchatellier

Il ne s’agit pas de chercher une forme de vérité ou de creuser le filon nostalgique d’un prétendu âge d’or. Certes, la famille Sednaoui vivait très bien mais c’était dans un pays très pauvre, où les différences sociales prenaient l’allure de gouffres. Les nationalisations de Nasser, si elles précipitèrent l’exil de certains, permirent la survie d’autres. L’œuvre relève plutôt d’un voyage temporel. Les images d’archive, loin de la réalité actuelle, forment un ensemble joyeusement espiègle. Elles portent une légèreté mélancolique que rien ne semble pouvoir altérer. A l’inverse, les images contemporaines sont plus fermées, plus silencieuses aussi. La réalité n’est pas celle d’avant et les confronter revient à essayer de recréer ce qui n’existe plus ou n’a peut-être même pas existé. Et puis, souvent l’auteure s’est heurtée à des portes closes ou des refus, ne pouvant accéder plus avant à ces territoires du passé.

Reprendre le fil narratif de la mémoire familiale devient une nécessité. Parce que celle de la maman de Sandra vacille, il faut partir en quête d’autre chose. Ce peut être ce « il était une fois » des contes, à moins que ce ne soit « la grande et belle princesse » des légendes.

Qu’importe.

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©Sandra Guldemann Duchatellier

C’est d’abord une autre histoire, celle de Sandra Guldemann Duchatellier inventée à partir de la réalité de ses ancêtres, de leur splendeur, de leurs bonheurs et qu’elle met en perspective avec l’Égypte actuelle — ou du moins une Égypte des villes, du silence, de l’ombre et la lumière.
C’est surtout celle nouée avec sa maman. Nous rêvons toutes et tous, à certains moments, de connaître un peu mieux qui furent nos parents. Comment étaient leur jeunesse, quelles joies, peines ils connurent.

Ici, dans ces pages en échos, la photographe fouille les souvenirs, efface l’oubli. Sa mère redevient cette femme étincelante au sourire immense. La beauté des années d’avant reprend toute sa force.

Et même si ce n’est pas la vérité entière exacte, il y a quelque chose de merveilleux à rappeler que tout ceci exista bien des années auparavant et se déroula dans les rues et ruelles cairotes qu’arpente Sandra.

Une fable égyptienne traverse le temps. Il s’imprègne de sons, de lieux, d’odeurs, de mots pour inventer un récit passerelle. Le passé, le présent ne font plus qu’un, peu à peu. Ce n’est pas l’avant ou l’après mais bien le maintenant qui existe et en lui on retrouve l’amour d’une fille et d’une mère.

Site de Sandra Guldemann Duchatellier

Site de Process Éditions

42€

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Frédéric MARTIN
Frédéric MARTIN

Frédéric Martin est chroniqueur et photographe. Il publie régulièrement des chroniques de livres de photographies sur son site 5ruedu.fr

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