

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

Pierre angulaire d’une nouvelle forme de photographie née dans les années 60, Daido Moriyama voit son Photo Poche, le n°141, être remis au goût du jour. Alors que le photographe japonais a publié des dizaines de livres photographiques, cette seconde version, parue chez Actes Sud, permet aisément de prendre la mesure de l’importance de sa photographie.
S’il reconnaît l’influence que William Klein a pu avoir sur lui, il faut néanmoins admettre qu’il y a un avant et un après Daido Moriyama.
Ses déambulations tokyoïtes infinies, notamment dans le quartier de Shinjuku, sa compulsion, son refus des règles… Tout concourt à la naissance d’un regard, d’une esthétique, d’un mouvement. La direction éditoriale de Géraldine Lay fait encore une fois mouche. Il ne s’agit pas d’un simple portfolio, mais bien d’une revisite pointue d’une œuvre singulière.

Les noirs sont denses, presque pâteux. Par opposition, les blancs paraissent lumineux. Entre les deux, il faut noter ces gris intermédiaires, cette gamme qui ne paraît en être une, alors même qu’elle donne justement toute sa force à l’image. Les sujets de Daido Moriyama sont la rue en bas de chez lui — des habitants, des corps, des sourires, des enfants, une vie interlope. Tout ici sent le banal, le quotidien. Ce n’est pas le Japon de la Tech, ou celui des jardins zen.
Nous sommes immergés au cœur de ce qui s’agite, du bruit des mégapoles. Des seins nus, des chats emmêlés, des gosses aux visages singuliers, ici rien n’a de sens, c’est bouillonnant, sans début ni fin. Un foisonnement d’êtres humains, de lieux, d’instants. L’artiste saisit ce qui est avec une sorte d’avidité. Les cadrages débordent le cadre, oscillent, laissent une sensation de liberté et de joyeux désordre. Nous sommes bien loin de la photographie léchée d’un Cartier-Bresson, de l’instant décisif, d’un travail de technicien. Même si, et c’est tout le paradoxe de cet art, les deux se complètent.

Ce Photo Poche d’excellente facture permet, avec le recul, de mesurer à quel point le photographe japonais a bouleversé ce qui existait et à quel point il a influé sur ses successeurs. Sans Moriyama, pas de d’Agata, de Sluban et autres et il n’est pas certain que la « photo qui tremble » aurait pu acquérir ses lettres de noblesse.
D’abord parce que sa pratique, s’éloignant des règles, des canons, permet une grande liberté. Les carcans éclatent. Il ne s’agit plus de faire de la belle image pensée telle que pouvait la pratiquer Doisneau.

Non. Il faut aller au cœur du cœur des choses. Nous sommes ici non pas dans la tête, mais dans les tripes. On ne construit pas en amont, on ne réfléchit pas. On agit promptement déclenchant à tout-va. Ce qui en ressort, et alors que les sujets ne sont pas éloignés de ceux des prédécesseurs (la vie quotidienne, la rue, les gens), c’est un sentiment de sauvage évasion. Un oiseau mort, un chien pouilleux, des geishas, une femme obèse endormie, un manteau de léopard. Tout est prétexte à dire. Gabriel Bauret dans le texte d’ouverture note : « On pourrait déjà avancer qu’il restitue le pouls de la ville, qu’elle (sa photographie NDLR) se présente comme la métaphore visuelle d’une intense énergie urbaine. »

Tout est là. En réinventant le médium, Moriyama s’engouffre dans la brèche qu’il vient de créer. Il ne s’agit pas de documenter, de raconter une histoire avec début et fin. Au contraire, la ville vit sa vie infinie et l’auteur la chronique sans cesse.
Mais, la cohérence visuelle qui est la sienne depuis soixante ans ne peut que nous subjuguer par son aspect magistral.
Pas une photographie ne choque par sa forme. Toujours ce traitement dense, toujours ces lieux grouillants, toujours cette impression d’atemporalité. Pas de légende, pas de dates. Ça pourrait aussi bien être hier qu’il y a cinquante ans.
Quels photographes peuvent se prévaloir d’avoir un parcours et une œuvre aussi cohérents ? Le Photo Poche n°141 témoigne de cette vitalité, de cette longévité. Il permet aussi de mesurer la nécessité de se plonger dans les photographies de l’artiste.
Pour parfaire sa propre culture, sa propre pratique.
Pour comprendre qu’il n’y a aucun impératif à partir loin.
Surtout, pour sentir battre la vie.
14€50