

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

« Nos mondes changent, ils n’ont fait que cela à travers les siècles. »
Le V des grues dans le ciel ou des oies sauvages.
Des flammes ondulent, les brebis avancent en rang serré vers un destin qui leur appartient.
Récemment couronné du prix des Libraires du livre de photographie 2026 (jury présidé par Maylis de Kerangal) Buru Beltza têtes noires, paru chez sun/sun, est un ouvrage où la photographe et autrice Hélène David explore le territoire basque.
Mais, loin d’un simple reportage ou d’un travail autour de la brebis manex tête noire, son récit est une échappée.

Aux images récentes, elle ajoute des documents plus anciens ou des planches botaniques. Les textes sont multiples : recueils de paroles appelés « polyphonies » (il y en a treize), monologues de ceux qui habitent les montagnes basques, haïkus et postface de l’écrivaine basque Itxaro Borda. Le livre se présente comme un carnet de voyage aux papiers différents, comme assemblés, et à la double couverture.
La maquette, par son originalité, ramène le lecteur dans le secret de la création, dans les pensées de l’autrice, mais aussi dans un espace plus intime où ce qui se déploie est de l’ordre du ressenti plus que de la compréhension.
« Ce que l’on ne voit pas n’existe pas ? »
Il y a le poil, presque du crin, de la brebis en gros plan. Les torsades infinies des cornes, l’ondulation des herbes, l’œil d’un cheval. Le monde.
Myriades de fleurs blanches dans la rosée d’un matin brumeux, une poule est morte, on accuse le renard, la fouine, le blaireau. Il faut cohabiter et ce n’est jamais simple.
Vol des cigognes migrant on ne sait trop où, « Mais où sont passées les palombes ? ».
Ici, vie et mort s’entremêlent. On tue sans plaisir et sans haine, pour manger et perpétuer.
« Une touffe d’herbe
Fracture la paroi de pierre
Fragilité »

La terre est rouge, les nuages aussi. Des images de brebis allongées, tondues. Transhumance. Nature tenue au secret, buissons couverts de fleurs jaunes ; des humains vivent ici depuis des millénaires.
On fait du fromage, on transhume, et dans le soir les villages tentent de dormir, redoutant le loup et l’ours.
Qu’est-ce qu’être d’ici ?
Hélène David n’apporte pas de réponse, ne cherche pas à en apporter. Elle se contente, et c’est tant mieux, de respirer ces vallées et ces sommets, ces forêts pleines de brumes.
Le voyage qui se profile entre les photographies, au revers des mots, prend une dimension onirique, presque celle d’un conte, parfois un peu rude ou sauvage.

Conte ancré dans le réel : les paroles rapportées dans les polyphonies sont teintées de rires et de larmes, de peines et de joies. Il faut vivre avec les contraintes, les difficultés : « nous tentons de nous rapprocher d’une condition paysanne : vivre avec les animaux, entretenir un lopin de terre […] autrement nous ne sommes pas des paysans, mais des producteurs. »
Des motifs reviennent, sans cesse, dans les cadrages serrés et intimes de Buru Beltza têtes noires. Les brebis bien sûr, les animaux plus largement, les brumes et les herbes, parfois un visage humain, des mains. Le plan rapproché facilite la relation au lieu, on se sent happé, plongé dans quelque chose où les repères s’effacent.
Une montagne, une forêt, une ferme, le frisson du vent sur le pelage infini des bêtes, le parfum de champignon des sous-bois, le feu, un morceau de fromage qui fond sous la langue.
Le livre est une fête des sens.
Puis, quand vient le terme, quand les pages sont tournées, on quitte ces univers à regret. Nous avons approché quelque chose de minuscule et précieux, un pays où les Hommes vivent encore une vie qui leur ressemble. Elle n’est pas la nôtre. Malheureusement.
35€
