

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

Par la fenêtre aux vitres en partie brisées, on distingue des arbres, quelques immeubles. Une femme déjà âgée contemple les extérieurs.
Un tapis aux fleurs rouges, un peu fanées couvre le sol.
Nayla vit ici depuis bien des années.
À Beyrouth, les rues n’ont pas de noms, les quartiers si. C’est en explorant la ville, les ruines aussi, que Brigitte Manoukian a fait la connaissance, dans le secteur de Furn el-Hayek, de Nayla. Les deux femmes se sont vues trois fois. De ces rencontres, il reste maintenant un petit livre délicat publié par Arnaud Bizalion Éditeur, dans la collection Notes.
Mais ce n’est pas qu’un ouvrage photographique : une nouvelle originale de Chaza Charafeddine accompagne les images.

« La femme que tu as aperçue il y a un instant n’a pas disparu, mais elle devient poussière dès qu’elle te voit la regarder. »
Un miroir piqué, de vieux fauteuils usés, une impression de délabrement dans une ville martyrisée par la guerre, les explosions, la violence qui revient régulièrement. Il y a quelque chose du désarroi dans les photographies, une sensation flottante de temps inexorable. Cadrages serrés, fragmentés, pas de plans larges. Ici, ce qui importe, c’est le détail, le fugace, la fragilité des choses vouées à disparaître.

Un homme et une femme sous un cadre de verre : lui est en costume, elle porte une très belle robe de mariée. Nayla vit ici. Nayla n’est presque jamais partie, parce que « … c’est dur de partir. »
La vieille dame est assise sur un fauteuil, pensive et peut-être triste. L’immeuble va disparaître, le souvenir avec.
Fragment de lustre, cuisine aux ustensiles argentés… Que reste-t-il d’une vie ?
« Ne te retourne pas ; tu ne la retrouveras pas. »
Les photographies de Brigitte Manoukian ne sont pas de simples témoignages. Participant à un projet plus vaste (Nayla est le second volet d’une trilogie), elles plongent au cœur du Liban actuel, de son histoire protéiforme et polysémique.
Le personnage de Nayla, son lieu de vie, portent en eux ce que ce pays vit.

« Les Libanais sont comme des hamsters, ils tournent en rond comme des hamsters dans une cage. »
C’est parfois ce qui naît à la lecture, cette sensation persistante, insistante, d’étouffement. Par ce regard resserré, la photographe contient un monde dans le minuscule de l’existence.
La vieille dame en tenue légère est appuyée à une table, un miroir solitaire orne un mur vide.
Il n’y a déjà plus grand-chose.
La résistance est futile face aux chambardements, à la toute-puissance de ceux qui font le chaos.
Pourtant…
Pourtant, parce que Brigitte Manoukian a photographié Nayla, parce qu’entre les deux femmes une amitié est née, parce que le dérisoire est ici magnifié, il n’est pas question de disparition.
Et puis, Nayla est décédée.
Le temps, les politiques de l’immobilier et bien d’autres choses feront leur œuvre. Un jour se dressera ici un autre bâtiment, d’autres vies et des mémoires en devenir.
Mais rien n’aura été oublié.
Il restera un petit livre délicat, les mots d’une autrice ;
Un rempart contre l’effacement.
Site d’Arnaud Bizalion Éditeur
Brigitte Manoukian est représentée par l’Agence Révélateur
18€
