Après les cigognes – Vanessa Kuzay

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©Vanessa Kuzay

Il est très rare que je publie un texte avant la parution du livre. Il y a toujours des exceptions pour confirmer les règles. Après les cigognes de Vanessa Kuzay à paraitre aux éditions Révolues en est une.

Il est là l’enfant, assis à califourchon sur un vieux fauteuil, pensif dans la lumière douce. Il regarde à travers une fenêtre. Quoi ? Qui ? Où ? Personne ne le sait ; seule la photographe, Vanessa Kuzay, sa mère, pourrait nous apporter une réponse.

Et c’est peut-être de ça dont il s’agit dans sa série Après les cigognes : de questions, de réponses, de quêtes, d’oublis et de rencontres.

Initialement il y a une grand-mère venue de Pologne, dont la photographe ne sait pas grand-chose puisqu’elle ne l’a jamais connue. Dont elle n’a presque pas de traces non plus parce qu’il n’y a pas d’albums de famille, pas de photos, à peine un livret de famille jauni, un portrait.

Alors, elle décide de partir, d’aller là-bas en Pologne, rencontrer celle qui n’est plus. Après tout, il subsiste certainement quelques signes ou symboles dans cette Pologne fantasmagorique, un pays de neige et de glace, de vent et de plaines ; un pays aux traditions ancrées avec ce quelque chose de suranné hérité de passés communistes.

Elle part pleine de doutes sur sa maternité, de questionnements sur cet instinct maternel qui lui échappe.

De grand-mère elle ne trouvera pas, mais elle rencontrera un fils. Et l’amour pour celui-ci.

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©Vanessa Kuzay

La lumière est douce à travers les rideaux brodés ; la chambre est baignée d’un éclat délicat, presqu’une peinture flamande. Le temps passe, le petit est allongé les yeux dans le vague, pensif plus que rêveur. Il faut reconstituer le puzzle, chercher au fond des eaux dormantes quelques réponses ; la vie est un théâtre minuscule où se jouent des histoires immenses. Pendant ce temps l’enfant marche, l’enfant joue, fantôme de tissu, l’enfant rêve. Il vit sa vie et dans une lumière un peu grise une fleur rouge éclot.

Peu à peu, la femme embarrassée de son statut de mère, la femme perdue dans les injonctions sociales, le devoir au bonheur qu’est la maternité, se retrouve, se recompose. Il n’y a pas d’ancêtre à rencontrer, ou peut-être un fantasme d’aïeule, il n’y a pas cette Pologne fantasmée, ou peut-être qu’elle vit aussi de souvenirs et de clichés.

Mais il y a un fils. L’émerveillement de le découvrir. Un des ouvrages de Bogdan Konopka s’intitule Un Conte polonais. On pourrait accoler ces mots à l’histoire portée par Vanessa Kuzay. Mais pas un conte de fée, pas de « Il était une fois », de sorcières et de magie. Non. C’est plutôt un récit qui commence par une injonction sociale.

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Notre société a pour postulat que la maternité est non seulement un choix, mais aussi un acquis. Chaque femme contient en elle une mère en devenir, peut-être même en y abandonnant sa féminité. Ce modèle est vendu dès leur plus jeune âge aux petites filles. Poupons, biberons, couches, chaque fillette est éduquée, conditionnée vers ce Graal que serait le fait de procréer.  L’instinct siégerait en chacune de manière certaine et irrévocable. Las, celui-ci relève avant tout d’une forme de supercherie que les sociétés patriarcales vont exploiter à outrance. Il est toujours bon de savoir qu’avant le XIXème et la Révolution Industrielle, les jeunes parturientes confiaient leurs enfants à des nourrices sans que cela ne pose aucun souci.

Au Moyen-Âge, l’enfant n’est qu’un adulte en miniature, auquel d’ailleurs on ne s’attache pas en raison d’une mortalité élevée. C’est Rousseau avec Émile ou l’éducation qui raisonne pour la première fois la nécessité qu’auraient les mères à élever leurs enfants. Quand arrive le vaste bouleversement économique et social de l’industrialisation, le modèle en vigueur deviendra celui de la femme au foyer, épanouie dans une fonction maternelle. Modèle qui sera amplifié au fur et à mesure de l’accroissement des richesses, poussé aussi par l’American Way of Life. Il suffit de songer aux publicités des années 50 où Madame est en extase devant le robot ménager que vient de lui offrir son travailleur de mari.

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L’instinct maternel serait donc quelque chose d’inné, que chaque femme posséderait aussitôt qu’elle vient au monde.

Or, cette injonction à la joie d’être mère est loin d’être vraie. Il suffit de regarder quelques statistiques sur la dépression post-partum pour se rendre compte du grotesque de cette fable. (17% des parturientes en ont souffert en 2021). « On ne naît pas mère, on le devient. » pourrait-être le sous-titre du travail photographique de Vanessa Kuzay. La parentalité s’apprend, l’amour de l’enfant aussi.

C’est ce que nous explique Après les cigognes. L’amour se construit dans l’altérité, dans le temps. Les errances polonaises de la photographe, cette quête d’une grand-mère inconnue ne sont-elles pas d’abord une errance dans sa propre vie, une rencontre avec Soi ? Il faut probablement se sentir bien avec soi-même, avoir atteint une forme de paix (certainement relative), pour pouvoir accueillir et aimer l’Autre. Autre qui ici prend la figure d’un enfant aux yeux clairs et immenses, d’un petit garçon que l’on appelle « mon fils ». Le conte serait alors celui de la rencontre. Pas de magie, ni d’abracadabra donc, simplement un rythme propre à chacun, un apprentissage.

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©Vanessa Kuzay

Après les cigognes n’est pas un immense cri d’amour, mais plutôt un chant psalmodié qui va crescendo. D’abord un chant pour cette Pologne aux images d’Épinal. Ce qu’on voit dans les photographies c’est un châle bariolé, un papier-peint désuet, un temps comme suspendu. Une imagerie mentale de la Pologne plus que la Pologne. Puis dans la seconde partie, par bribes, comblant les interstices de l’âme de Vanessa Kuzay une autre musique couvre peu à peu le premier chant. C’est celle du fils, de l’enfant qui est son enfant. Le chœur ainsi formé devient chant polyphonique, où le lecteur parcourt des lieux sans repères, un temps suspendu, l’amour.

Il faudrait passer encore des heures à écrire cette histoire, à faire dialoguer la cartographie mentale avec la réalité du décor, à discuter des injonctions sociales avec la réalité de l’Être. Mais ce serait peut-être disserter en pure perte. En effet,les photographies se passent de mots, il convient juste de se laisser porter par le lent déroulement du temps, par ce flux doucement mélancolique qui habite chacune.

Il convient de se laisser porter, surtout, par l’amour qui habite ce travail. Un amour universel des choses, des lieux et d’un être, qui va bien au-delà de ce qu’on voudrait imposer à Vanessa Kuzay.

La campagne de financement du livre se trouve ici : Ulule Après les cigognes

Pour visiter le site de Vanessa Kuzay

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Frédéric MARTIN
Frédéric MARTIN

Frédéric Martin est chroniqueur et photographe. Il publie régulièrement des chroniques de livres de photographies sur son site 5ruedu.fr

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