

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

Les éditions émulsion (Ben Capponi) viennent de publier le numéro 2 de leur collection GRRRiZine , un format entre le fanzine et le livre photographique imprimé en risographie (chronique du numéro 1 : ICI).
IDDU par Jean-Pierre Angei nous amène au cœur des îles Éoliennes, sur l’île de Stromboli.
Iddu c’est « Lui », le volcan qui domine l’espace, présence permanente, aux colères fréquentes et imprévisibles.
Il faut vivre avec, mais aussi vivre sans penser à lui en permanence. Il faut aussi accepter qu’il soit toujours le maître.
L’équilibre est à ce prix.

Des lumières blanches et des rochers baignés par la mer. Ici, le temps passe lentement. Les habitants regardent là-haut, puis retournent à leurs vies de pêcheurs, de commerçants. Les touristes se baignent dans le crépuscule. Sur la plage, les bouées attendent les éclats d’eau.
Il y a un silence, quelques vagues, des ombres de palmiers sur les murs blancs.
C’est l’Italie de la Dolce Vita, des étés sans fins.
Et puis, cette image des flammes crépitantes, de lave. Iddu est le seigneur du lieu, l’alpha et l’oméga des îliens.
C’est Roberto Rossellini qui le premier popularisa le Stromboli. Dans le film éponyme, les spectateurs suivent les affres que subit Ingrid Bergmann, prisonnière involontaire de cette île et du volcan.
Les noirs et blancs si particuliers des films néoréalistes, les lumières tranchées révèlent un monde dur, inhospitalier. Un territoire où les habitants vivent dans un effroi permanent qui les rend presque insensibles.

Les images de Jean-Pierre Angei ne portent pas cette dureté, même si elles contiennent cet incertain. La vie près du Stromboli est conditionnée par lui. Point de repère, il donne aussi bien des terres fertiles que des éruptions dévastatrices. Pourtant, au gré des pages de IDDU ce qui ressort, c’est une sensation de quiétude lente, d’éternité.
Les rochers affleurent, les vacanciers vivent leurs vies. Le temps possède une sorte d’épaisseur indicible.
Un bateau amarré, devant lui des parasols fermés, une bouée flamand-rose… La plage est déserte et attend les baigneurs du lendemain. La mer offre aux pêcheurs des ressources piscicoles. On vit de peu, parce qu’on a appris à faire ainsi.

Ce que nous révèlent les photographies, c’est cette capacité à faire avec. À apprendre le risque et à l’accepter pour ce qu’il est : une éventualité.
Pourtant, nos sociétés sont malheureusement déconnectées des milieux dans lesquelles elles existent.
Nous refusons les inondations, les tempêtes. Nous subissons les tremblements de terre, les raz-de-marée. Sauf qu’à l’instar de Lui, ils nous préexistaient et ils nous survivront.
L’absence d’humilité propre à l’espèce humaine transforme les aléas —qu’ils soient climatiques ou naturels— en catastrophes.
Or, pour qui est la catastrophe ?
Pour nous uniquement. La Nature se contente de suivre son cours.
Ce qui frappe dans les images de IDDU, c’est justement cette intrication Nature-Homme. Chacun est à sa place, conscient de celle-ci. On vit ici parce que c’est ici que l’on est né, ou que l’on a décidé d’habiter.
Si la part belle est faite aux photographies de rochers, de mer, de pentes, c’est au fond parce que l’être humain n’est qu’une pièce rapportée.
La délicatesse des tirages riso renforce cette symbiose. Pas de violence, de douleur comme dans les films des années 50, mais au contraire une légèreté mélancolique et habitée.

Jean-Pierre Angei signe là un très bel ouvrage. IDDU nous renvoie à notre propre relation aux lieux, au Vivant. Il nous invite dans sa fête tranquille, sa grâce dépouillée à considérer nos existences en regard de ce qui nous entoure.
Le monde ne se limite pas à nos envies et à nos décisions. Il est bien plus vaste et dominé par des géants pour qui nous ne sommes que des fourmis insignifiantes.
Ne l’oublions jamais.
22€