

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

Amaury da Cunha en plus d’être un excellent photographe est aussi un très bon écrivain. On peut songer notamment à son récit mêlant texte et image, Cœur bleu, paru en 2025 aux éditions Filigranes.
Avec Touche fantôme, chez L’Iconoclaste, il livre un récit singulier. Le 03 juillet 2009, un appel téléphonique émanant de l’employeur de son frère à Singapour lui annonce le suicide de ce dernier. Ce cataclysme, en plus des désarrois évidents qu’il ouvre dans la vie de l’auteur et celle de sa famille, donne lieu à une prise de conscience de la relation singulière qu’il entretient avec le téléphone.
« Après avoir raccroché, je suis resté avec le Nokia dans la main, comme si je tenais un pistolet encore chaud. J’avais été le premier destinataire de cette nouvelle atroce, il fallait maintenant que j’en devienne le messager. »
Tout le récit tient dans ces quelques mots : comment conjuguer la nécessité actuelle du téléphone portable avec l’évidente possibilité qu’il soit vecteur des choses les plus terribles ?
C’est cette contradiction singulière qui hante les pages de Touche fantôme.
Amaury da Cunha par le truchement d’allers-retours entre passé et présent construit une mémoire où l’appareil téléphonique devient aussi bien l’alpha que l’oméga de la quotidienneté. Des mots d’amour adolescents à la violence abjecte du suicide en pensant par le besoin presque maladif de contacter la personne aimée, les pages du récit forment un long voyage dans la mémoire de l’auteur.
Voyage qui résonne avec nos propres expériences : les vieux combinés à cadran gris souris, les premiers téléphones portables, la massification des smartphones. Toute une époque qui se retrouve dans la collection singulière du père de l’auteur. Celui-ci, en effet, a gardé tous ses téléphones, ceux de ses enfants aussi, de l’antique Tam-Tam à l’indestructible Nokia 3310 en passant par les Iphone.
Il reste, partout, tout le temps, la présence du frère aimé, les marques de son absence, de son décès. Un abonnement téléphonique impossible à résilier, des questions, les inévitables « et si. »
Amaury da Cunha a peur d’oublier, de ne pas se rappeler. Il a peur aussi de la perte. Le téléphone prend dès lors une figure particulière. C’est le fil qui le raccroche à cette femme, « Tu », dont il comprend qu’elle va partager sa vie. C’est aussi par lui que transite les voix des proches, des amis ; celles que le narrateur enregistre pour être certain de ne jamais les voir disparaître complétement.
Touche fantôme, par sa construction, ainsi que par la sensibilité qu’il porte, ne peut laisser indifférent les lecteurs. Au-delà de la nostalgie heureuse de moments que la plupart des personnes ayant atteint cinquante ans peuvent connaître —l’attente des appels d’avant les portables, les coups de fils au téléphone rose ou au père Noël — le livre questionne notre propre rapport à l’objet téléphone.
Fil à la patte ou nécessité objective ? Pourvoyeur de petits bonheurs aussi simples qu’essentiels ou monstre sans affect annonçant les pires drames ? Les deux certainement. Pourtant devenu indissociable de nos sociétés hyper connectées, il n’en reste pas moins que nous pouvons, à l’instar d’Amaury da Cunha, éprouver, si ce n’est un malaise face à lui, au moins une ambiguïté. Il faut faire avec, même si parfois nous aimerions faire sans.
Et, en miroir, nos proches avec qui nous devons faire sans alors que nous voudrions tant faire avec.
Touche fantôme est un texte qui tient ses promesses. Un récit qui avance à découvert, sans fil, avec cette simplicité qui parle de nous autant que d’Amaury da Cunha. Les mots sont justes, pudiques, et laissent ce sentiment d’inachevé que tous les appels téléphoniques contiennent.
Il manque encore et encore l’Autre dans sa corporalité.
Site des éditions L’Iconoclaste
18€50