

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

L’œuvre de Gaël Bonnefon ne saurait se détacher du réel, d’une certaine banalité du quotidien. Après Elegy for the Mundane (éditions lamaindonne), Même soleil (éditions Ikki) et Aux jours inoubliables (Sun/Sun éditions), son quatrième opus, Grand Domaine (autoédité), se penche sur un lieu particulier : le complexe médico-social Boissor à Luzech. Le photographe y a accompli une résidence de six mois (2024-2025), à raison de trois jours toutes les deux semaines durant lesquels il programmait divers ateliers photographiques, mais surtout où il vivait en immersion complète avec les résidents et le personnel du centre. Ainsi, il a rencontré les travailleurs de l’ESAT (Établissement et Service d’Aide par le Travail), les jeunes de l’IME (Institut Médicoéducatif) et les résidents des différents foyers de vie. Le résultat est une œuvre entre documentation métaphysique et voyage onirique à travers les époques.
Le domaine, acheté en 1964 par la MSA du Lot, nait de la volonté d’accueillir les enfants d’agriculteurs porteurs de handicap mental. Très rapidement, il devient un Institut Médico Éducatif (IME) et s’ouvre à toute la société. Les enfants grandissent, sont en âge de travailler. Le lieu s’agrandit en créant un Centre d’Aide par le Travail, devenu à terme ESAT, comptant plus d’une centaine d’actifs. Enfin, quand sonne l’heure de la retraite, un foyer pour personnes vieillissantes est ouvert.

C’est donc une structure complète, complexe, avec plus de 350 personnes, qui accueille Gaël Bonnefon. Un lieu à la fois ressource et havre, un territoire intégré à celui de Luzech.
Grand Domaine ouvre sur des images vernaculaires d’enfants extraites des archives du centre. Ils sont heureux, joyeux, dans leurs uniformes, leurs vêtements bariolés très seventies. C’est la joie qui prime, la relation à la nature, aux espaces. Puis, ils grandissent, travaillent. Des bâtiments émergent — les plans des bâtiments, inclus dans le livre, témoignent d’un vrai projet. L’ouvrage se déploie. Sans rupture brutale viennent les moments, les portraits saisis par Gaël. Le monde s’élargit.
Les résidents vieillissent, les saisons passent à travers les arbres dépouillés, les ballons gonflés, les jeux et les cachettes.
C’est fragile, beau et plein de vie. Nous ne savons plus quelle époque apparaît. Les images, qu’elles soient d’archive ou faites lors de la résidence, se mêlent, sédimentent, indissociables.

Le regard porté sur Boissor n’est pas celui de l’enquêteur, du reporter. Au contraire, il y a quelque chose de l’intime dans ce que nous livre l’auteur. Mais un intime qui ne s’embarrasse pas de mots trop savants, de pathos. Ici la Nature, au sens le plus large, trouve sa place. Nature de ceux et celles qui vivent ici, de l’expérience. Le lecteur se retrouve plongé dans un espace au-delà de la réalité, presque comme dans un roman de Garcia Marquez. C’est cette sensation de magie teintée de réalisme qui nourrit l’œuvre. Pas d’apitoiement, mais un regard franc, honnête porté tout à la fois sur le handicap et sur l’expérience.
Grand Domaine montre la réussite de ce projet.

D’abord, par sa pérennité : depuis 1964, les résidents se sont fait leur « chez eux », leur histoire, leurs repères. Ils vivent, grandissent, travaillent, décèdent dans quelque chose d’unique et primordial : un creuset d’acceptation et d’entraide. Cette collectivité ne vit pas en dehors du monde, dans une autarcie stérile. Si les images sont centrées sur Boissor, les résidents participent à la société luzechoise au même titre que les autres habitants.
Penser l’inclusion, ce vaste débat dont les politiques ne savent pas toujours que faire, c’est penser le handicap, mais aussi la personne, le territoire et créer des ponts, des liens entre tous. Ça prend, ainsi, la forme de résidences, de rencontres avec les artistes.

Il semble d’ailleurs que Gaël Bonnefon ait su nouer des relations aussi solides que profondes avec les résidents. En partageant son expérience avec eux, en les amenant à créer, il nourrit leurs existences autant qu’ils nourrissent la sienne et sa création.
Cette synergie se ressent dans toutes les pages de l’ouvrage. Elle porte en elle de tels espoirs : ceux d’une société où inclure n’est pas un choix par défaut, un acte un peu brutal ; ceux d’un monde où les différences sont symboles de fraternité.
Il n’y a pas un passé, un présent dans ce livre. Au contraire, c’est un continuum de vie, un temps long d’humanité que nous livre un photographe aussi humain que fraternel.
L’ESAT de Boissor