

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

Dumas.Salchi éditions s’inscrit maintenant durablement dans le paysage éditorial photographique. La preuve en est avec ce septième numéro de leur collection Photo Zine, Magistrale Baïkal Amour, où se mêlent les photographies d’Agnès Courrault et un texte de Sylvie Durbec.
« On l’appellera Sibérie
Et ce sera un garçon »
Il y aura des paysages de steppe, de toundra et de taïga ; des paysages comme dans les romans russes : beaux et sauvages, lointains et presque inaccessibles.
On prendra le BAM, Baïkal Amour Magistrale. Les gens seront là, simplement là, témoins d’un monde en bouleversement. Au détour d’une montagne, une étoile sinistre au sommet d’un mât. Les baraques d’un ancien camp de détenus, un mirador… Le fantôme de Staline n’est pas loin.

Agnès Courrault au tournant des années 90, juste avant l’effondrement du régime soviétique est partie par ce train mythique, loin et longtemps, chercher ce qu’il y avait le long de cette ligne construite sur le sang et la mort de dizaines de milliers de prisonniers politiques. Elle a ramené des images pareilles à des témoignages poétiques et douloureux.
Magistrale Baïkal Amour se lit autant comme un retour vers un passé qui n’est pas si lointain que comme un séjour dans un monde clos. Les Russes, les Soviétiques, apparaissent ici dans toute la simplicité de leurs existences. À la croisée du reportage et de l’œuvre artistique, l’ouvrage fait la part belle à l’imaginaire et à l’humain.
Sylvie Durbec — dont le texte, lent staccato, évoque par sa scansion le rythme lancinant du train — ne s’y trompe pas d’ailleurs.

Parce qu’il y a dans ce Photo Zine toute la contradiction entre des espaces somptueux de beauté et la sauvagerie d’un régime qui a cherché à gommer les particularités des peuples, on ne peut ressortir de sa lecture indifférent.
Les dirigeants de l’URSS firent construire une ligne de chemin de fer sur des cadavres, exploitant les forces vives de la nation dans des mines d’uranium. C’est le début de la Guerre Froide, le monde s’enfonce dans la nuit nucléaire. Il faut aller plus vite que le voisin américain, produire des bombes toujours plus. Il faut aussi créer cet homme nouveau, Homo Sovieticus, quitte à enfermer, déporter, condamner ceux qui ne correspondent pas, et ceux qui déplaisent. Pourtant, bien des années après, ils restent ces hommes, ces femmes, ces enfants. Ils vivent dans des maisons modestes de planches et de tôles ; ils sourient et font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils possèdent.
Cette existence simple, Agnès Courrault la traduit par son regard plein de délicatesse. Le contraste saisissant qui se fait dans le triptyque camp, nature, habitants, dessine les contours de quelque chose de plus profond qu’une simple recension. C’est la mise en relation entre une image de méandres, une femme à côté d’une serre, les rondins de bois d’une ancienne baraque pour prisonniers. Des micro-mondes dans un univers presque infini.
Il y a de l’amour et du respect dans les images de la photographe.

Il y a aussi une intense fascination pour ces décors infinis où la terre, le ciel se mélangent et se perdent. On s’abandonne au trajet, les heures deviennent des jours, plus rien n’a vraiment d’importance. Mesurer l’immensité d’un territoire, c’est avant tout prendre le temps de se rappeler que l’Union Soviétique compte pas moins de onze fuseaux horaires ! Et des dizaines de peuples…
Tout est là dans ces quelques images, dans les mots délicats de la poétesse.
Magistrale Baïkal Amour laisse quelque chose d’indéfinissable après que nous l’ayons refermé. Un peu de ce vague à l’âme, cette mélancolie que l’on prête volontiers aux Russes. Ce sentiment lointain, aussi, d’un passé disparu.
Comme dans un texte de Tourgueniev, une nouvelle de Dostoïevski, il y a quelque chose de tragique dans l’existence. Mais cette tragédie ne saurait se limiter à elle-même. Le monde, parfois, resplendit et Agnès Courrault avec Magistrale Baïkal Amour nous invite à le contempler et à embrasser ses contradictions.
32€