

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

Dans un très beau texte en postface, le critique Fabien Ribéry note : « On cultive, on nourrit la France, on meurt un jour sans relief. » Ces mots témoignent des paysages et des vies explorés par Éric Courtet. Depuis 2018, il sillonne la D769, cette ancienne nationale reliant Hennebon à Roscoff. Ces territoires du Centre Bretagne, leurs habitants, deviennent peu à peu le lieu d’une introspection, d’une dérive dans un espace où le temps perd toute substance. Le peuple de l’intérieur, paru aux Éditions Révolues, peut s’appréhender comme un livre photographique, mais aussi et surtout comme un carnet de route, d’errance, là où vivent ceux et celles qu’on ne regarde pas vraiment.

Dans la rue, les façades mornes aux volets clos s’alignent silencieuses. Il n’y a pas âme qui vive. Un homme assis sur le sol parqueté, vêtu chaudement, pose avec un fusil de chasse sur les genoux. Dans le brouillard tenace un mur, une route pluvieuse, on attend derrière la vitre en plexiglas d’une caravane. Au loin, les balles de foin enrubannées forment un rempart inexpugnable. On mange la soupe épaisse ; on se baigne dans la rivière. Le temps s’étire, infini. C’est un monde à l’écart du monde, un creuset. C’est ici la France des périphéries, des Gilets Jaunes, la France qui nourrit ses concitoyens, la France des dimanches mornes, des plaines céréalières. C’est ici la France loin de la capitale, celle que les politiques oublient entre deux élections.

Initialement, Éric Courtet envisageait ce travail photographique comme un reportage le long de cet axe routier. Mais, peu à peu, son regard a pris une autre dimension, quelque chose de plus intime, de plus incertain. Il y a certes une France de la Province, mais il serait vain de la résumer à une entité monolithique et uniforme. Les terroirs ne sont pas les mêmes, les habitants non plus, et chacun exprime différemment ce qu’il vit. Les photographies dans Le peuple de l’intérieur deviennent un palimpseste : l’auteur y réécrit une autre vérité que celle des médias qui s’éloigne de l’apparente uniformité qu’ils cherchent à propulser.

`Il est vrai que la D769 ressemble à d’autres routes qui peu à peu perdent leurs habitants. Mais ce serait vain de ne la limiter qu’à ça. Parce qu’ici le temps n’a pas la même prise, il passe simplement. La lenteur est inhérente aux lieux. Ce n’est pas le temps des montres, de l’hyper connexion, c’est d’abord celui de la vie elle-même. Or, chaque personne, chaque parcelle a son histoire propre, son vécu. On se rapproche avec ce travail des Vies Minuscules de Pierre Michon en cela qu’il n’y a rien d’exceptionnel à voir et pourtant tant de choses à dire.
De l’écrivain, on retrouve aussi cette immense poésie qui habite les images. Paysages sourds, couleurs ombreuses, il naît de l’ensemble un sentiment mélancolique d’abandon, mais, paradoxalement, une vitalité singulière.

Il faut dire cet air d’abandon, de vétusté des structures métalliques, hangars et voitures décatis. Parler aussi des jours de neige, de la pluie battante, des fanes de maïs agitées par le vent. Raconter enfin ces femmes, ces hommes qui passent une vie, parfois moins, dans des lieux que l’on ne sait pas nommer ailleurs.
La politique entre en jeu à cette intersection. Les photographies d’Éric Courtet ne sont pas qu’un récit intime. Elles sont aussi un regard braqué sur ces ignorés. Non pas qu’ils n’existent pas ; ils sont bel et bien là, construisant au quotidien une existence faite de gestes simples, d’activités immémoriales. On pêche, on chasse, on se baigne, on travaille. On vit et on meurt. Pourtant, qui s’intéresse vraiment à eux ?

Le personnel politique se rappelle leur présence aux détours des résultats d’une élection. On les moque avec un parisianisme inélégant. Bruxelles leur impose des règles inapplicables. Il ne s’agit pas ici de magnifier quelque chose, de faire de ce peuple de l’intérieur une sorte de Héros qui se heurterait aux dérives de la « Civilisation ». Plutôt de lui donner une place dans ce monde qui est le nôtre. Ils sont quarante millions. Ils font vivre un pays.
Avec Le peuple de l’intérieur, le travail photographique d’Éric Courtet prend place aux côtés de celui de Pierre Faure, Stéphane Lavoué. La France mosaïque qui se dessine dans ces séries porte sa part de similitudes et de singularités. Tous trois nous parlent surtout de nos semblables, nos compatriotes, nos voisins et voisines.
À nous d’en prendre toute la mesure, et de saisir l’impérieuse nécessité de la voir plutôt que de la regarder.
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L’Intervalle le blog de Fabien Ribéry
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