

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

Sébastien Berlendis poursuit depuis plus de dix ans une œuvre singulière. Chacun de ses ouvrages trace un sillon où la narration se construit sur une ambiance particulière qu’on pourrait qualifier d’état mental ancré dans le réel, en ce sens où les pensées et émotions de ses personnages sont toujours dans un lien inextricable avec le lieu.
Après Lungomare, en 2024, c’est toujours chez Actes Sud, dans la collection « un endroit où aller » que vient de paraître 24 fois l’Amérique.
« Dans l’appartement de Norestrand Avenue, ma tête tourne aussi fort et aussi vite que les pales du ventilateur. Le calme reprend ses droits lorsque la décision de revoir Marianne s’impose avec netteté. »
New-York – Chicago. Entre ces deux points un long voyage, une longue errance sur les traces d’un souvenir. Des années auparavant avec la femme aimée, dont les dernières lettres datent de plus de trois ans, ils ont déjà emprunté ces chemins. Le narrateur, ce « je » qui habite la plupart des récits de Sébastien Berlendis, loue une voiture, une Nissan grise, et part pour ce qui pourrait être un road-trip mémoriel. Il croise ses souvenirs à son quotidien. La photographie, le cinéma l’accompagnent comme un fil qui pourrait le relier à Marianne, mais aussi donner au réel un sens différent.
« Dans chaque voyage, ma conduite répond à l’invitation des cartes géographiques, je crois toujours à ce qu’elles promettent, à ce que peut réserver un simple nom propre, j’aime les éclairs de chance plus que les noms propres. »
La géographie tient une place centrale dans ce roman. Pas tant la géographie américaine au sens de la cartographie ou du reportage, mais une géographie du lieu, une géographie que nous pourrions qualifier d’exacte (« La West Jefferson Avenue franchit la Rivière Rouge, devient la Clark Avenue […] .») L’auteur décrit une Amérique qui oscille entre puissance et désœuvrement, entre richesse et pauvreté. Au-delà des grandes cités (New-York – Détroit – Chicago), c’est un territoire de la simplicité, mais aussi de l’abandon, vers lequel se porte les dérives du personnage.
Ce sont des motels bas de gamme, des villas oubliés, des hôtels abandonnés ou en ruine ; aussi, les industries en faillite, les usines fermées, devenant autant de points de repères que de mémoires équivoques.
Les noms de lieux relèvent de la plus extrême précision, depuis les quartiers jusqu’aux rues. Les chambres sont décrites dans leur dépouillement : une moquette moelleuse, un lit king size. Cette faculté qu’a Sébastien Berlendis à nous immerger au cœur des choses révèle aussi son sens aigu de l’image. Par ailleurs photographe, vidéaste, il ne se contente pas de l’apparence vague des choses, mais cherche à leur donner corps. 24 fois l’Amérique contient en son titre même cette relation si particulière à l’image. Ce sont les vingt-quatre images par seconde des films.
Son roman, son œuvre, rejoignent cette écriture qui lui est propre où l’histoire n’est, presque, qu’un prétexte. Au fond, qu’importe si le narrateur retrouve ou non Marianne. Les retrouvailles sont déjà faites par le truchement des mémoires, des carnets de notes, des sensations. Il reste les photographies prises par les deux amants. Des moments sans importance accédant à une sorte de grâce minuscule par la puissance du souvenir. Il reste aussi les instants partagés, les dunes gravies, les corps mêlés. Chaque kilomètre parcouru est à la fois un voyage dans le passé, et un « être à l’instant ».
Mais les livres de Sébastien Berlendis ne sont pas que des prétextes.
Ce voyage de trois semaines permet un rapport à l’Autre. Des rencontres, il y en a de nombreuses, depuis les amours d’une nuit jusqu’aux Américains lambda n’ayant jamais rencontré d’Européens. Chacune construit le récit comme autant de fragments de réalité, de possibilités du vrai. Mais, encore une fois, c’est l’eau qui tient lieu dans ce texte assez court, de sphère aussi bien intime qu’universelle. Les baignades, motif régulier dans les autres ouvrages de l’auteur, sont autant de moments de liberté, d’amour que de temps de suspension permettant sinon une sorte de mise au point personnelle, au moins de pause dans le récit.
La fluidité de l’élément, sa quête, ouvrent vers un ailleurs qui offrirait une forme de libération. Les lacs, les piscines, les rivières finissent par sembler être autant la quête qu’un élément de la quête. Là où Marianne n’est saisissable que par le souvenir, l’eau reste une amie sûre, fiable. Des baignades remontent des moments passés, mais elles concrétisent l’envie d’aller plus loin, de poursuivre le chemin.
Il y a quelque chose de modianesque dans l’écriture de Sébastien Berlendis, dans ce soin extrême apporté aux détails, à ce qui pourrait semble futile. C’est par cette mécanique éprouvée déjà dans ses autres textes que le réel entre dans la lecture comme une vérité. Mais, surtout, il y a quelque chose d’un bouleversement humain. Sébastien Berlendis a ce talent de nous amener là où nous n’allons jamais de notre plein gré : dans ce qui ne compte pas, dans l’inimportant.
24 fois l’Amérique ne déroge pas à ce constat, livrant un paysage du quotidien, de l’amour enfui, de l’ennui et de l’espoir.
Ce talent propre à l’auteur fait de lui une des plumes essentielles de la production actuelle.
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