Quelque chose comme une araignée – Marion Gronier

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©Marion Gronier

Dans nos sociétés, la folie est mise à l’écart, cachée, peut-être honteuse. Les institutions psychiatriques, si elles ont une fonction thérapeutique évidente, servent aussi de paravent pudique pour éloigner de nos regards celles et ceux qui sont « différents ».


Marion Gronier, prenant le contre-pied de cette réalité, a choisi de s’immerger au sein de ces lieux et de travailler directement avec les patients et patientes. Elle a investi en France, les Hôpitaux de Saint-Maurice (94), et le Centre Hospitalier Montperrin (Aix-en-Provence), et au Sénégal le village psychiatrique de Kenia à Ziguinchor, et le Centre Weral Xell à Tobor.


Ces choix géographiques ne sont pas neutres, puisque le propos de l’artiste est aussi de balayer largement la prise en charge psychiatrique et de montrer une gestion de celle-ci assez universelle et occidentalo centrée.
Ce travail de longue haleine, intitulé Quelque chose comme une araignée (titre emprunté à une phrase Georges Bataille) est paru aux éditions Le Bec en l’Air.

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Le livre, à la conception originale (mise en page de Yann Linsart), se décompose en deux parties : sur la gauche un livret comprenant la retranscription d’enregistrements des résidents, résidentes, regroupés par Marion Gronier. L’ensemble peut se lire indépendamment des images ou en relation avec elles ; sur la droite, un leporello vertical. L’objet est aussi surprenant que magnifique.

Ce qui surprend aussi, c’est la puissance émanant de l’ensemble. Contrainte par des nécessités légales, Marion Gronier n’a pas pu photographier les visages des patients et patientes. Pourtant, tous et toutes sont bien présents.

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©Marion Gronier

Un d’entre eux, visage collé au mur, main dans le dos, semble attendre. Est-ce un jeu ? Ou la révélation de cette folie que nous ne voulons surtout pas voir ?
Plus loin, ce sont simplement deux mains différentes qui se tiennent, et toujours ce mur. Des corps aussi, bouleversés, des peaux nues, des objets, des détails, une somme de détails. Il n’y a rien d’angoissant dans cette série, mais plutôt une forme d’étrangeté.

Nous ne sommes pas habitués à cette manière de construire l’image, de révéler le corps. Celui-ci prend peu à peu une apparence incertaine. L’in-forme ici devient in-quiétude parce qu’il nous renvoie à nos propres représentations, nos conventions. Il « faut que », ça « doit être ». Mais, en l’occurrence, ça n’est pas. Et c’est cette absence soulignée par Marion Gronier qui insuffle toute sa force à Quelque chose comme une araignée.

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Nos sociétés ont fait le choix d’écarter la folie, de la congédier derrière des murs ; par peur, par méconnaissance aussi. Elles ont aussi transmis ça à nos anciennes colonies, imposant de facto une vision particulière et très « carcérale » de sa gestion. Le choix de partir au Sénégal n’est ici pas anodin. Nous, français, avons modelé une gestion particulière, gommant les particularités locales.
L’artiste traduit cette situation dans ces photographies. Corps tronqués, murs, vêtements masquant les visages : il ne faut pas voir.
Toutefois, en choisissant de publier les paroles des patients et patientes, elle ouvre la porte. Ces textes, qui forment comme un long poème en prose, sont les mots qu’ils et elles ont posés sur les images. Des mots crus, simples, évidents et pourtant bouleversants.

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L’association des deux médias permet de réunir et d’exposer, surtout de faire exister.

Il serait peut-être temps de repenser notre manière d’appréhender la folie. Dans une époque où nous souhaitons justement à la fois révéler et réunir celles et ceux qui composent notre société, il paraît surprenant que les différences, fussent-elles médicales, soient enfermées ainsi. Notre culture fait le choix des murs, des barreaux, de l’exclusion. Un travail, un livre, comme Quelque chose comme une araignée permettra d’élargir le débat, d’ouvrir la réflexion à nos représentations.

« Cette image
elle
est dure,
parce que j’ai
l’impression que
c’est quelq’un qui
a habité et qui s’est
enfui. Et c’est exactement
ce que j’ai fait, moi »

Site de Marion Gronier

Site des éditions Le Bec en l’Air

40€

Une rencontre entre Marion Gronier et l’écrivain Emmanuel Venet est prévue le 27/03 à 19H30 à la librairie Nouvel Equipage (Paris), leurs deux livres se répondant.

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Frédéric MARTIN
Frédéric MARTIN

Frédéric Martin est chroniqueur et photographe. Il publie régulièrement des chroniques de livres de photographies sur son site 5ruedu.fr

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