

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

En 2018, alors qu’elle part en résidence dans la ville polonaise de Łódź, la photographe française Nolwenn Brod découvre fortuitement le roman Cosmos de Witold Gombrowicz. Ce texte est une révélation. Oubliant ses projets initiaux, elle démarre un travail, une quête photographique, dont les livres du romancier sont le fondement. Elle suit son périple de la Pologne qu’il dut fuir après l’arrivée des nazis jusqu’au sud de la France en passant par l’Argentine.
Le temps de l’immaturité, au titre en partie emprunté à un ouvrage de jeunesse de Gombrowicz (paru en 1933, rebaptisé ensuite Bakakaï) est paru aux éditions lamaindonne. Une longue et éclairante discussion entre Nolwenn Brod et le critique Fabien Ribéry permet, notamment, à celles et ceux qui ne connaissent pas l’œuvre de Witold Gombrowitcz de l’appréhender un peu mieux.

Des visages, des corps, des mains, parfois un arbre, la croupe d’un cheval. Des postures aussi, des corps agenouillés, recroquevillés. Les teintes sont chaudes, les cadrages rapprochés, serrés. Cette chaleur dans le traitement de l’image contrebalance la gravité de certains sujets. L’univers déployé oscille entre une tension sourde, un déséquilibre et l’intimité la plus étroite.
Reprenant le concept de « Gueule » développé par l’écrivain, la photographe suit cette idée que l’Autre nous façonne en nous regardant — autant que nous le façonnons par notre propre regard — et par conséquent qu’il y a une forme d’immaturité collective en ce sens où nous ne sommes jamais exactement nous-même puisque soumis à un écart entre un nous hypothétique et ce que l’on révèle à l’Autre.

Or, les choix photographiques ici suivent ce fil ténu. Il faut un temps assez long à Nolwenn Brod pour démarrer une collaboration en images avec ses modèles. Parce qu’il lui faut d’abord créer un lien, un fil. Peut-être pas nécessairement une relation forte, mais plutôt un apprivoisement. Ensuite, seulement, vient le moment de la photographie.
En procédant ainsi, en choisissant de ne pas « voler » les portraits, ce qui naît prend un détour intime, fragile ; une interprétation.
Les visages s’abandonnent, les yeux se ferment, les corps se relâchent. Très souvent le regard, ou son absence puisque beaucoup de modèles ont les yeux fermés, exprime la complexité intérieure, loin de l’apparence extérieure, de chacun ou chacune.

Page après page, à mesure que la relation à Gombrowicz se nourrit d’elle-même, se tisse l’histoire d’un homme et, au-delà, notre histoire collective. Il ne s’agit pas ici de prendre au pied de la lettre les ouvrages de l’écrivain ou d’illustrer sa vie et son œuvre.
Au contraire, si celle-ci baigne le travail de Nolwenn Brod, si elle l’infuse, elle n’est en aucun cas le propos strict de Le Temps de l’immaturité.
Witold Gombrowicz n’est pas un prétexte mais une matrice de pensée, une grille de lecture. Chaque personnage ici incarné dans la photographie n’est qu’une représentation possible, et forcément en bouleversement. L’immaturité irrigue l’œuvre, créant des ponts entre passé et présent. Ainsi la photographie de cette jeune femme crâne rasé avec un fichu rayé. Comment ne pas penser aux camps, à la Pologne, à la Shoah ?
Il n’y a pas une réalité de celle-ci que traquerait Nolwenn Brod, mais la possibilité qu’elle se réalise dans notre époque.

L’être humain n’est jamais un, unique et comme figé. Au contraire, sa multiplicité s’épanouit parce que l’artiste ne cherche jamais à le définir. Les images qui composent Le temps de l’immaturité sont puissantes, saisissantes. Un regard, un cri, une main… Qu’en dire ? Qu’en comprendre ? Rien et pourtant tout. Nous inventons aussi nos propres Gueules face à ce que nous livre Nolwenn Brod, nous créons nos propres récits.
Sont-ils vrais ?
Qu’importe.
Ils sont eux aussi immatures, et c’est l’essentiel. Ainsi, la photographe est arrivée à ses fins.
Blog L’Intervalle de Fabien Ribéry
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