

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

Avec Some things go without saying, au titre emprunté au groupe de rock psychédélique The Brian Jonestown Massacre, Romain Bagnard nous livre un opus, tiré en petite série, entre livre et fanzine.
Sa démarche est celle du marcheur, de l’errant qui, traversant des villes européennes, en saisit des fragments. Mais loin des clichés de genre, de la balade touristique, ses images reflètent la condition humaine.
Les corps s’opposent aux corps : certains morcelés, abîmés, balafrés ; d’autres des visages jeunes aux expressions neutres. On croise la rue aussi, son béton aveugle, un silence expiatoire. Puis, des choses émergent, des beautés fugaces, fragiles : un oiseau encagé, des roses, les racines noueuses d’un arbre.
Le regard ne peut s’accrocher, il doit poursuivre, marcher au pas du photographe. Nous traversons des mondes, des territoires évanescents sans repères fixes.
C’est Paris, Berlin, Madrid, qui sait où ? Et d’ailleurs ceci importe-t-il ?
Et d’ailleurs faut-il un sens à toutes choses ?

Some things go without saying, littéralement certaines choses vont de soi, va lui aussi vers le sens du non-dit. Il ne s’agit pas ici d’indicible, plutôt de ressenti. Quand l’auteur parcourt ces territoires, quand dans un geste il capture tout ce qu’il y a face à lui, il ne tente pas de nous expliquer, de nous informer, de nous apprendre.
Il fait.
Et c’est, par le choix de cadrages très resserrés, ce qui construit l’œuvre. L’humain, tel qu’il est présenté, est le fruit du monde qu’il habite. La rue laisse des stigmates, mais elle contient en elle des potentiels immenses. Alors que nous perdons — que notre époque nous fait perdre — toute relation à l’Autre, à l’environnement immédiat, la proposition de Romain Bagnard retisse une forme symbolique et particulière d’altérité.

Il n’est pas question de montrer une fraternité frivole ou trop évidente, au contraire il convient de relier les lieux, les gens, les moments pour en montrer la continuité par-delà les distances. Les images ont quelque chose d’intemporel, et le traitement qui passe par des couleurs fanées, délavées, accentue cette impression. La volontaire abstraction géographique ôte toute localisation, offrant ainsi un monde global aux lecteurs.
Il n’y a que des ici, des maintenant, des successions.
Le spectateur se retrouve comme projeté au cœur d’un film mental. 24 images par seconde, sans interruption, sans respiration. Une prothèse à la place d’une jambe, une voiture empaquetée, une cicatrice, un tatouage, des murs aveugles, des fleurs, et sans cesse des regards fixes, presque écarquillés, semblant nous dire : « Je suis là, je suis là et je te vois. »
A nous d’inventer un scénario.

A la fin, il ne reste qu’un sentiment confus, un bouleversement essoufflé de nos âmes. Les photographies de Some things go without saying mettent en perspective nos états d’Êtres.
L’humain est au cœur de ce récit. Parce que c’est lui, elle, qui compose le Grand Tout.
Il n’y a pas d’importance dans ce que nous vivons. Vivre est dérisoire. Malgré tout, nous persévérons, opiniâtres. C’est précisément parce que c’est inutile que c’est capital.

Au fond, ce que Romain Bagnard nous offre ressemble for à une leçon d’exister.
Pas un manuel, pas un guide, juste un regard sans complaisance, toutefois sans violence sur ce qui agit ici ou là, ce qui se retrouve dans les interstices, dans les remugles, les murmures bruyants, la violence perlée.
Assez rares sont les ouvrages qui bien que proche du courant de la street photography s’en éloignent par une réflexion sur la condition humaine. Some things go without saying en fait certainement partie. Il faut prendre son temps pour le lire, puis le vivre, en extraire la quintessence. S’il ne se livre pas facilement, c’est aussi parce que nous avons perdu l’habitude de regarder, de goûter sans penser.
L’auteur a su se plier à cette discipline, à cette hygiène de l’âme. Le résultat nous est offert de la plus belle des manières.
40€