

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

Avec The Dream Life of Angels, zine publié par Motoyoshino et au design réalisé par Wataru Komachi, Élise Toïde poursuit son exploration de la frontière entre adolescence et âge adulte. Ce travail sur une période d’équilibre fragile, de ruptures, que nous avions déjà pu apercevoir dans son ouvrage Les Vagues (EYD books, chronique ici) suit quatre jeunes femmes (Gabrielle, Ari, Dana et Cat).
Construit comme une séquence d’aller et retour, où les corps occupent des espaces naturels, des lieux intermédiaires, les photographies revêtent un caractère mélancolique, teinté d’une force et d’un éclat singulier.
Il ne s’agit pas de l’adolescence en tant que telle, mais d’autre chose, d’une dimension hors du monde et dans le monde, où la Nature, les animaux, les fleurs deviennent des reflets.

Les yeux perdus dans le vague, les bras chargés de bijoux, elle attend, pantin immobile dans une chambre au désordre soigneux. Elle rêve ou s’évade d’un quotidien morne et routinier. Il y a trente ans, elle aurait eu les cheveux crêpés, des résilles noires, un poster de Robert Smith.
L’ourson en peluche attend sagement qu’elle rentre de soirée.
Elle a la grâce fragile d’un cygne, son regard s’égare dans la lumière d’un été. Chemisier brodé, à qui songe-t-elle ? Un ou une amoureuse, des émois évaporés, ou bien est-ce juste son âme qui se perd sur un bouton de rose, un papillon, dans la fraîcheur verte des arbres du parc.
Les tatouages ornent maintenant les épaules, signes cabalistiques en volutes, des piercings traversent les narines, mais pourtant, il y a une certaine universalité dans les sujets saisis par la photographe.
Ces quatre jeunes femmes, des muses, sont autant de territoires archétypaux de cette période de transition. Elles ne sont plus des enfants, plus tout à fait des adolescentes, mais pas encore des femmes au sens social du mot.
Il ne sert à rien de définir précisément ce moment qu’elles habitent. Au contraire, ce serait, en le nommant, le figer.

Or, il n’y a ici rien à fixer d’autre que ce que capture l’image : des incertitudes, des douleurs rentrées, des éclats lumineux, une beauté mouvante entre douceur et férocité. C’est ce qui confère à The Dream Life of Angels toute sa puissance. L’objet est pourtant petit, presque un carnet, mais il contient tant de nécessités qu’il prend justement son ampleur parce que de dimension réduite.
La mise en page, des collages, des échos, des renvois, des associations s’approche du journal intime. Une fleur regarde les arcs d’un tatouage, une mèche s’échappe et un alpaga somnole…
Tout ici sonne comme une réminiscence, un souvenir du souvenir. Est-ce sa propre adolescence que cherche Élise Toïde ? Peut-être, nous sommes toutes et tous en quête de nos passés. Toutefois, ce serait dommage de ne réduire son œuvre qu’à cela.

En exergue, ces vers de Verlaine :
« Et d’étranges rêves,
Comme des soleils
Couchants sur les grèves,
Fantômes vermeil,
Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
À de grands soleils
Couchants sur les grèves. »
Plus sûrement, il y a dans ces images un avant, une souvenance qui surgit. Ces fantômes vermeil du poète, ne seraient-ils pas réincarnés dans ces quatre jeunes filles ? Ne sont-ils pas des traces de toutes les adolescences, de la puissance qui habite cet âge de la vie ?

Tout ceci prend des accents mélancoliques parce que le temps fuit, les heures nous pressent de grandir, de devenir quelqu’un, autre chose. Le vertige va cesser ; elles seront bientôt, trop tôt, des adultes. Ils sont une poignée ces artistes qui tentent ou tentèrent de saisir ce moment si spécial : Mary Cassatt, Berthe Morisot, Modigliani. Conscience naissante du corps et du regard social, intimité domestique, étirement douloureux de la métamorphose adolescente : tous et toutes laissent entrevoir, soulèvent un voile intime, mais restent dans cette distance pudique et nécessaire.
Elise Toïde fait de même. Ses yeux voient, sa mémoire garde et The Dream Life of Angels contient ce qui fait sens : la force d’une période exceptionnelle et évanescente où les quatre modèles deviennent un par-delà la réalité. Il ne s’agit plus de corps, de personnes, mais d’incarnations et d’Absolus
1980 Yen – 11€