

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

Alors que l’empreinte sur les espaces naturels des êtres humains est partout, le projet initié par Anaïs Tondeur (artiste) et Michael Marder (philosophe) vise à renouer un compagnonnage avec les plantes qui poussent dans les conditions les plus extrêmes de l’Anthropocène. Le travail photographique, réalisé in-situ, est mis en œuvre sur les sols volcaniques du Vésuve et ceux de la Terre des Feux, pollués par des décharges sauvages. C’est la seconde collaboration entre eux, après Tchernobyl Herbarium (Mimésis éditions).
Pratiquant la phytographie, procédé par lequel la plante dépose son image sur du papier sensible, sans qu’elle ait été extraite de son milieu, Anaïs Tondeur transmet le tirage obtenu au philosophe. L’excès de phénol, réaction au stress des pollutions, permet paradoxalement de révéler le papier. Ensuite, Michael Marder écrit une lettre à la plante que la photographe lui lira. La boucle du vivant se referme. Les plantes choisies ne le sont pas au hasard puisqu’elles étaient autrefois réputées pour leurs vertus médicinales, savoirs aujourd’hui largement oubliés. Le soin ne s’arrête pas là puisque la végétation s’adaptant à la pollution contribue à l’amélioration progressive de son environnement.
Le résultat de cette relation est publié aux éditions Mimésis, dans un ouvrage intitulé Fleurs de Feu.

A la surface de l’image une silhouette, un profil comme brûlé. Une feuille, celle d’un eucalyptus. Une simple feuille porteuse d’un monde qui fait écrire à Michael Marder : « Tu viens à moi de bien loin, d’un autre temps et d’un autre lieu. »
Première des lettres écrites, les mots ouvrent vers des possibles. Puis, une autre photographie, une autre encore, toujours cette sensation du feu traversant la surface photo-sensible. Une chélidoine, une ipomée ou un liseron, des plantes vivaces habitant ces interstices où nos déchets reposent. Elles vivent, elles prospèrent et luttent avec leurs armes contre nos violences.
Le feu court de page en page, traverse les mots du philosophe : « Navigue avec justesse à travers les labyrinthes souterrains de toxines », « Ta feuille s’élève comme une flamme ».

Fleurs de feu. Quel beau titre pour dire ce qui habite ces végétaux, ces êtres aussi vivants que nous. Il serait vain de les déclarer non-humain tant ils sont autre chose. Une présence, une résistance, une résilience.
Voilà, le mot est dit, cette résilience si fréquemment évoquée sans pourtant la définir très bien.
Elle est là, incarnée dans ces petites sauvages, qualifiées parfois de mauvaise herbe, qui résistent à nos déversements toxiques, nos décharges plastiques, notre fatuité.
Qu’ont-elles à gagner à lutter ainsi, à sécréter du phénol, à prospérer sur des sols qui n’en sont plus ?
Rien, si ce n’est tout : la continuation de la vie elle-même.
Alors que nous polluons sans cesse, considérant le Vivant comme une entité à part, bien éloignée de nous, une simple feuille d’eucalyptus nous ramène à la plus stricte vérité : le monde se construit de manière interdépendante. Nous ne sommes qu’une part infime, une poussière au regard du Temps, et notre orgueil démesuré nous l’a fait oublier.
L’obstination, la capacité de la moindre herbe à coloniser ce qui ne devrait pas l’être inspire le plus grand des respects.
Nous ne sommes pas capables d’en faire autant.
Ce que nous offre ce travail conjoint c’est une proposition, une invitation : celle de « renouer avec » —dans le sens le plus pur et le plus absolu. Il s’agit de quitter cette posture de domination pour revenir au lien, à la reliance.

Les photographies d’Anaïs Tondeur, ces étranges silhouettes, sont autant de regards singuliers sur le non-regardé, sur l’oublié, sur quelque chose de perçu comme marginal. Or, la beauté des images, le savoir-faire protecteur qui les initie, donne tout son sens au verbe relier.
Nous oublions nos savoirs médicinaux, la Vie qui nous entoure ; nous n’avons pas conscience que chaque particule exogène contient un potentiel destructif… Nous nous négligeons.
Michael Marder, Anaïs Tondeur, cherchent à vaincre cette cécité du Monde, par le mot, par l’image.
Fleurs de feux est un ouvrage fondamental dans une pensée écologique en constante évolution. Il ouvre le chemin à d’autres dimensions, à un autre mode de pensée. Sa nécessité tient en ça : dans la simplicité évidente et impérative de ce qu’il défend.
15€