Photo poche / Je m’empare du monde où qu’il soit – Letizia Battaglia

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©Letizia Battaglia

Alors qu’une vaste rétrospective lui était consacrée lors des Rencontres Photographiques d’Arles 2025, les éditions Actes Sud ont publié deux ouvrages consacrés à la photographe italienne Letizia Battaglia (1935-2022).
D’une part un livre paru dans la collection Photo Poche (au texte initial rédigé par Walter Guadagnini), d’autre part un ouvrage intitulé Je m’empare du monde où qu’il soit regroupant à la fois un long récit autobiographique où la photographe se confie à son amie la journaliste Sabrina Pisu, et un texte de cette dernière revenant sur le parcours de Letizia Battaglia, le contextualisant dans cette Italie qui a été au cœur de son travail.


Les deux ouvrages, très complémentaires, construisent un portait au-delà des évidences photographiques et des lieux communs.
« Il restait à livrer le récit de l’Italie réelle, avec des transformations du tissu social et géographique découlant du miracle économique. » écrit Sabrina Pisu.


L’œuvre de Letizia Battaglia dévoilée par le PhotoPoche ne saurait se dissocier de la Sicile, de la péninsule italienne. En effet, ce territoire est au centre de sa pratique, forgeant un regard sans concession, plein d’acuité. Même si elle a saisi les méfaits de la mafia palermitaine, plus largement les années de violences qui gangrénèrent le pays, il ne s’agit aucunement de réduire Letizia Battaglia à une photographe de la mafia. D’ailleurs, elle récusait ce terme et son travail est bien plus vaste.


Le pays dont il est question c’est aussi l’Italie de Pasolini, d’une jeune fille aux yeux immenses de la via Calderai, des enfants rieurs, d’une brodeuse et du juge Falcone. Bien sûr, il y a les crimes abominables, les attentats, les milliers de morts qui hantent les images. On se demande, d’ailleurs, par quel miracle Letizia Battaglia a échappé à la mort tant ce qu’elle montre révèle et dénonce la violence inouïe à l’œuvre à cette époque.

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©Letizia Battaglia


« Durant ces années-là, mon appareil a commencé à être le prolongement de mon âme, mon arme, notre arme, pour défendre Palerme tombée dans le trou noir d’une guerre civile qui a coûté la vie à mille personnes. »
Il faut du courage, de l’audace, une ténacité exceptionnelle pour mener ce projet. Les corps allongés, ensanglantés, les femmes en larmes, les pare-brise étoilés par les balles sont autant de témoignages d’une époque où les règlements de compte sont plus qu’une norme : un mode de vie.

La photoreporter déploie son talent, devenant plus qu’un témoin, un regard et en 1985 elle obtient le prix W.Eugene Smith ; la reconnaissance internationale lui est acquise.

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©Letizia Battaglia

Il y a une dimension historique, sociale dans ces images. L’Italie se déroulant devant nous prend des dimensions pasoliniennes et quelque chose de profondément humain transparaît à chaque instant : la vie, la joie, la mort. Quand la photographe sort de son territoire de prédilection pour se rendre aux États-Unis, en URSS, ce sont les mêmes motifs qui parcourent son œuvre.
Letizia Battaglia est curieuse de l’Homme au sens large du mot ; curieuse de sa condition, de ses errements, de ses luttes et de ses folies. Ils sont terribles de tragédie ces clichés d’un enfant cagoulé pointant une arme, d’hommes abattus en pleine rue. Mais il y a ceux plein d’une beauté poignante, le visage de Rosaria Schifani entre ombre et lumière qui orne la couverture du Photo poche, les moments de recueillement ou de fête.

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©Letizia Battaglia


Le livre, sous la direction éditoriale de Géraldine Lay, devient un voyage à rebours tant sa construction laisse transparaître non pas le clinquant du scandale, le convenu de la violence mise en images, mais quelque chose de bien plus subtil et profond.
Je m’empare du monde où qu’il soit rappelle avec force que la carrière de photoreporter de Letizia Battaglia n’est pas la seule qu’elle mènera. En effet, elle s’engagera en politique, militant pour l’écologie, fondant une maison d’édition. Ce qu’elle a entrepris en photographie prend ainsi une dimension plus vaste, protéiforme.
Letizia Battaglia reste un personnage incontournable et essentiel de la photographie italienne. Son parcours, ses images restent à ce jour un des témoignages les plus bouleversants sur une Italie entre ombre et lumière.

Catalogue des éditions Actes Sud

Photo poche : 14€50

Je m’empare du monde où qu’il soit : 26€

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Frédéric MARTIN
Frédéric MARTIN

Frédéric Martin est chroniqueur et photographe. Il publie régulièrement des chroniques de livres de photographies sur son site 5ruedu.fr

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