

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

BRRRXL Le mot-onomatopée, titre du dernier ouvrage de Mathieu Van Assche paru aux éditions Le Mulet, sonne tout autant comme un frisson d’effroi que la réminiscence d’une ville qui ne serait plus tout à fait. C’est Bruxelles, ce n’est pas Marseille, Paris ou Knock-le-Zoute, pourtant elle est devenue étrange, peuplée de monstres faussement enfantins. Dans ces territoires interlopes, la cité perd ses voyelles, et vidée de toute présence humaine se retrouve à la merci d’ectoplasmes rigolards, d’unicornes lumineuses, de monstruosités foraines.
Les murs sont fuligineux ; le ciel bas et lourd pèse. Un étrange démon enlace un gratte-ciel, un autre, oreilles de chat, spectral, marche sur les bâtiments. C’est ainsi page après page : la capitale belge est envahie d’êtres mutants, croisement incertain et pour tout dire contre nature, entre Godzilla et un Barbapapa.

Les photographies urbaines de Matthieu Van Assche sont agrémentées dans BRRRXL d’illustrations. Toutefois, l’œil s’y trompe tant les bestioles semblent intrinsèques au lieu.Dérouté, le lecteur se demande dans quel monde de fou il est, où sont passés ses semblables et qu’est devenue la ville.
L’illustration ici n’est donc pas une décoration. Il s’agit, d’abord et avant tout de recréer un univers à partir de l’existant. Le photographe, grand pratiquant de street photography (voir les chroniques de Kleptoman), choisit de détourner cette dernière pour inventer autre chose, une autre réalité où le choix des monstres, fantômes, ectoplasmes n’a rien d’anodin.
Quelque chose qui relève à la fois du souvenir et de l’inquiétude.

De son enfance, l’artiste garde très vraisemblablement des souvenirs d’émissions télévisés, de dessins animés, de monstres gentils et rieurs. Mais nous pouvons aussi imaginer que de sa mémoire, de sa culture filmique et livresque, naissent aussi des croque-mitaines furieux, des diables vindicatifs.
Les médias font souvent la part belle aux premiers, en tous cas auprès des jeunes publics, tandis que des contes, légendes, films évoquent les seconds. Cette dichotomie, cet écart de l’un à l’autre, se retrouvent en filigrane de ces pages. Les espèces de choses aux becs ptérodactyles sont-elles si gentilles que ça ? La masse pelucheuse en entourant d’autres n’est-elle pas un piège vénéneux ?
Si on admet leur réalité, d’où viennent-ils ? Qui sont-ils ? Et pourquoi Mathieu Van Assche paraît-il être le seul à les voir ?
Pareil à un explorateur — nous sommes plus ici du côté de L’Île mystérieuse que de Yann Arthus-Bertrand — l’œil du photographe se saisit d’un existant par lui seul visible. Par quelle magie, quel miracle ? Il est impossible de répondre.
Ou bien la réponse est peut-être dans la question : parce qu’il le peut et le veut.

BRRRXL recourt à quelque chose de lointain, profond : une réminiscence de l’enfance. L’ouvrage nous ramène en ces temps où les monstres peuplaient nos psychés et les histoires racontées ou lues. Il y avait des bêtes opaques sur les canaux, envoyant des rayons lumineux, un Godzilla crachant un nuage de suie, des visages blafards aux dents aiguisées. Nous jouions à nous faire peur sans savoir que les monstres existent parfois vraiment. Surtout, ces histoires sensées nous amuser devenaient parfois sources de cauchemars.
Les monstres dessinés, de carton-pâte, sont autant de possibilités d’effroi pour les plus jeunes ou les plus impressionnables. En grandissant ils gardent quelque chose de cette terreur.
Jouer sur cette ambiguïté — la mignonnerie l’est-elle réellement — invite les lecteurs de BRRRXL à se questionner sur leurs propres passés. Casimir et les Barpapa étaient-ils si sympas que ça ? L’oscillation ôte toute évidence à la bonhommie.

On peut se remémorer bien des choses de son jeune âge : l’odeur d’un parfum, le goût d’un cassoulet, les territoires de jeux, mais peut-être est-il plus difficile de se rappeler de nos angoisses et nos peurs. Ce qui amusait les adultes pouvaient devenir nos pires cauchemars.
BRRRXL de Mathieu Van Assche nous contraint à la réflexion. Le livre ne raconte pas une ville envahie par des monstres. Il suggère plutôt ceci : ils étaient déjà là.
Dans les images que nous regardions enfants, dans les histoires censées nous rassurer, dans ces formes molles et rieuses auxquelles nous avons appris à ne plus faire attention. Bruxelles n’est peut-être qu’un décor.
Le reste nous appartient.
35€