
5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques
Chroniques littéraires & photographiques
L’univers photographique et filmique de Damien Daufresne comporte quelque chose d’incertain et fragile, une tension douce entre la réalité trop nette et des moments de magie délicate. Que ce soit en 2022 avec Undertow paru chez Blow Up Press, ou le film photographique Trois mers et quatre terres (réalisé avec Stéphane Charpentier) en 2023, tout ramène à des instants hors de l’instant et du temps.
Son nouvel opus, The Overmorrow, paru aux excellentes éditions Lamaindonne (David Fourré) ne déroge pas à la règle.
L’enfant dort. Une main adulte caresse son front.
L’enfant rêve, ne le réveillez pas.
Il rêve une cabane et des oiseaux qui emplissent les ciels, des lacs, des rivières, des jours de neige et de brouillard. Il n’est pas seul. Voici sa sœur mi-fée mi-elfe aux longs cheveux. Ils jouent et se racontent des histoires, des mémoires et chaque jour devient une autre invention. On reprend le fil là où il s’est arrêté, embellissant, soustrayant, créant de mille riens des palais infinis. Il y a un singe, un serpent, des songes de soleil, des arbres refuges, une joie sans cesse renouvelée.
L’enfant vit en un conte, une fable. Et c’est lui qui a raison.
The Overmorrow (l’après-demain) nous emporte dans un univers très particulier. Alors que nous sommes adultes, sérieux et concentrés sur des tâches de la plus haute importance (payer les impôts, faire les courses, penser à appeler le garagiste), Damien Daufresne décentre son regard et nous invite au sien de l’univers de ses propres enfants (Arto et Lenoe). Au-delà du simple amour du père pour eux, il prend le temps de s’immerger dans cet espace si particulier de l’enfance où le temps n’a pas réellement de prise, ne signifie pas grand-chose. Hier, demain, après-demain ne sont que des concepts qui éloignent de l’instant, d’une forme d’immédiateté. C’est l’époque des « Il était une fois », « Je suis un chevalier, une princesse, une sorcière. » , ce sont les années où des cabanes naissent de rutilants palais, où le conte s’écrit au fur et à mesure, c’est le temps du merveilleux.
Ce livre est justement un conte, qui comme tous les contes puise ses racines dans le réel, mais permet de s’en éloigner pour en tirer son essence la plus pure. Il est question ici de magies et de jeux, de peaux bronzées et de baignades sans fin. Il est surtout question de joie, de créativité et d’espoir. On ne pense pas vraiment à demain, parce que ce qui s’exprime dans l’instant est essentiel. Il y aura un après-demain certainement, un moment où les blancs du récit deviendront autre chose, prendront une autre tournure, créeront d’autres moments.
Nous avons oublié, nous les adultes sérieux et préoccupés, l’émerveillement de contempler une brindille, une fourmi, une toile d’araignée. Nous ne prêtons plus guère attention à ce qui se joue sous l’infra monde, au ras de la surface des fleuves, sous le vent du vol des oiseaux.
Damien Daufresne, lui, garde encore cela en mémoire, au moins en partie. Puisant dans cette source, creusant les sentiers du passé, il saisit la grâce de ses propres enfants, la délicatesse de leurs êtres. Il faut un regard particulier, une capacité pour faire abstraction de ce qui est le réel pour nous, pour parvenir à suivre ceux que nous ne sommes plus. Il faut surtout une âme de conteur et de poète.
The Overmorrow porte ça, cette poésie infinie qui habite tous les enfants du monde. Chacune des photographies revient à cette essence même.
Il est des fables qui se racontent par l’image, The Overmorrow est de celles-là. Chaque page peut nous raconter un autre récit, chaque instant tient de la légende. Peu importe que ce fut vrai ou crédible après tout, ce qui compte vraiment, c’est que ça en ait l’air. Les choses même brouillées ou tremblantes ont plus de poids parce que les enfants y croient vraiment.
Puis on peut penser que ce ne sont pas les images qui sont floues, mais les adultes qui sont trop nets. Malheureusement.
Trois mers et quatre terres (le film)
40€