Le geste d'agata - Christine Delory-Momberger / corpus - Antoine d'Agata

 

Le geste d'Agata christine Delory momberger corpus, chronique de livre photo blog l'intervalle



Depuis plus de vingt ans, Antoine d’Agata s’acharne à photographier, filmer, dire le monde. Vision tragique, brutale. Vision des marges, de ceux, celles, dont on n’entend pas la voix. Vision incarnée et intime. Vision intransigeante et honnête.

Mais qu’est-ce que « Le geste d’agata » ? Christine Delory-Momberger se propose de nous faire découvrir, appréhender, dans un livre éponyme paru chez André Frère Editions[1] par quelles voies complexes Antoine et A, son double, explorent le monde, se heurtent à lui, le prenant à bras le corps pour nous le livrer.

Toutefois avant de s’aventurer dans les détours de la création photographique d’Antoine d’Agata, regardons d’abord corpus, le livre de photographies qui accompagne le geste d’agata, le reflète et concentre versus images ce qu’est cette pratique chez lui. Ces deux livres ont été conçus comme un ensemble, devant être lu et regardé de manière indissociable.  

Le geste d'Agata christine Delory momberger corpus, chronique de livre photo blog l'intervalle


 

Dans corpus, un homme marche. Il marche sur une montagne, une colline, un espace incertain. Pas de repères. Pas d’indications. Un chemin de cailloux aux herbes desséchées. Pas après pas. Voûté, courbé. Usé. On le sent proche de vaciller, de s’abattre, peut-être de mourir là dans un creux. Bras ballants, il semble ne pas être ici : trop présent, trop absent. Déséquilibré. Sisyphe aux reflets d’argent, lui, on ne peut l’imaginer heureux. Par cet Atlas dérisoire, portant un monde trop lourd, bien trop lourd on comprend que l’errance est vaine. La souffrance, l’immense lassitude. Antoine d’Agata avance, sans jamais nous laisser voir son visage, sans jamais nous proposer d’explications, surtout pas de justification

Christine Delory-Momberger, habituée à publier des livres dans lesquels elle interroge les photographes sur leur travail, leur univers, leur « vision » du monde (on lui doit des ouvrages d’entretiens, notamment avec Klavdij Sluban, Jane Evelyn Atwood ou, déjà, Antoine D’Agata, cherche à comprendre, bien plus qu’expliquer, ce que le travail de création, d’appropriation du réel est pour eux. Elle fouille, inlassable, elle aussi, les replis de l’Intime, nous offrant, elle aussi avec intransigeance et honnêteté, des pistes, des clés. Une proposition.

Suivant cette voie, le geste d’agata, très bel ouvrage, fruit d’entretiens non publiés, devient un contrepoint essentiel à corpus. Double gémellaire ancrant les mots dans les images. Et, alors qu’Antoine d’Agata se livre, nous livre le monde, Christine nous guide dans l’œuvre.


Le geste d'Agata christine Delory momberger corpus, chronique de livre photo blog l'intervalle
©Antoine d'Agata


Mais qui crée : A. ou Antoine ? A partir de quoi ? d’où ? De qui ? Ses violences. Ses morts. Ses dépendances narcotiques. Sa sexualité. Bivalence de l’adjectif possessif qui convient tout autant à ce qui est photographié qu’à celui qui photographie. Parce que « le geste » chez Antoine D’Agata c’est avant tout montrer. Ce qui le révolte, ce qui l’émeut, ce qui surtout lui donne la force encore et encore de repartir malgré la fatigue, la douleur. Le personnage bras ballants dans la montagne est aussi ce photographe qui ne sait qu’empoigner l’univers à bras le corps pour nous dire : « Tenez, regardez ! » Ainsi, il dira : « […] je dois aller jusqu’au bout, tirer les conséquences de cette remise en question de la photographie, [...]rendre compte de façon plus juste et lucide de mon appréhension du silence et du vide ».

Par conséquent, comme Christine Delory Momberger le souligne très justement, le » geste d’Agata » est éminemment politique. Pas une dénonciation, nous sommes ici au-delà de ça. Une monstration, un compte-rendu.  « L’essentiel pour moi est ailleurs, défaire la chose politique de l’innocuité du discours[...] ». Il en résulte un combat, une lutte acharnée, sans idéaux autres que de tout bousculer, déconstruire ce qui est. Et de laisser le spectateur face à ses responsabilités.

Mais il serait très réducteur, peut-être même faux, de ne considérer qu’il n’est que ça. Il y a comme toujours dans un travail aussi puissant, moderne, autre chose. En grande spécialiste de la question Christine Delory sait aussi nous faire prendre conscience de la présence à l’Intime dans les œuvres d’Antoine.


Le geste d'Agata christine Delory momberger corpus, chronique de livre photo blog l'intervalle
©Antoine d'Agata


A. est le « Doppelgänger » le double d’Antoine. Ombre parmi les ombres, paria chez les parias, A. nous jette ses affres opiacées, ses ébats sexuels, ses rencontres. Voix de femmes dans des expositions, bruit blanc, films irregardables.

Nuit.

Violence.

Mort.

A livre Antoine, Antoine expose A. Et c’est le propre de cette photo-là. Évoquer l’intime, ce qu’il y a en Soi. Ce qu’on aime, redoute, nos parts d’abject, d’amours et de haines. Mener cette enquête jusqu’à aboutir. Ou plutôt jusqu’à advenir. Un peu.

Être en-quête lorsque tout part de l’intérieur pour aboutir à une extériorisation qui sera de toutes façons une régurgitation violente. Sans limites. Intransigeante et honnête.

Il faut relier les événements, les filmer, les photographier, les écrire. Il faut. Sans chercher à justifier, parce que ce n’est pas nécessaire.

Et peu importe, d’ailleurs ce que cette photographie fait au spectateur et comment il se l’approprie.

Antoine/A. s’en moque. Il met « le dedans à l’épreuve », toujours vacillant entre intériorité et extériorité, à la limite de la chute comme le marcheur de corpus. Cohérence, encore et toujours.

Depuis la parution du livre, en 2017, Antoine d’Agata a poursuivi ses errances. La montagne de corpus n’est toujours pas gravie, le photographe toujours pas arrivé au bout.

Le geste d'Agata christine Delory momberger corpus, chronique de livre photo blog l'intervalle
©Antoine d'Agata

2020, en pleine pandémie, alors que la France se calfeutre, que les portes se ferment, Antoine d’Agata parcourt les rues de la capitale, les hôpitaux, caméra thermique à la main. C’est la naissance de Virus, son dernier travail. Des milliers de clichés aux tons colorés, qui révèlent, dans un geste encore et toujours politique, cette France aux abois, qui lutte face à un ennemi invisible, omniprésent. Mais, d’Agata va plus loin. En révélant la chaleur des corps, il fouille l’intime des personnes qu’il côtoie. On en sait ainsi peut-être plus sur eux qu’eux mêmes.

L’intrication du politique et de l’intime, toujours, prend alors une nouvelle dimension, que Christine Delory-Momberger ne manque pas de souligner dans un texte produit pour une journée d’études et un livre à paraître[2].

Finalement, lire le geste d’agata ne peut se passer de la lecture des œuvres du photographe. Les clés que nous donne Christine étant un fil d’Ariane dont on ne saurait faire l’économie.



Le geste d'Agata christine Delory momberger corpus, chronique de livre photo blog l'intervalle
©Antoine d'Agata


[1] Christine Delory-Momberger. Le geste d’agata & Antoine d’Agata. Corpus. André Frère Editions, 2017.

[2]  Christine Delory-Momberger, « L’intime s’oppose-t-il à l’extériorité ? ». In Gilles Picarel (dir.).  L’extériorité à l’épreuve de l’autre. Paris,  L’Harmattan, 2021.


Site de Christine Delory-Momberger

Site des Editions André Frère

Christine Delory-Momberger est représentée par l'agence révélateur

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